Est-il encore nécessaire de présenter André Pratte ? Éditorialiste en chef à La Presse à la plume aiguisée et élégante, il suscite à la fois l’admiration et l’irritation. Observateur privilégié de la scène politique québécoise et canadienne, ses prises de position, souvent modérées, parfois tranchantes, ont fait de ses écrits des incontournables pour toute personne intéressée par l’actualité.
C’était également le cas avec Les oiseaux de malheur paru aux éditions VLB, un essai plus que critique à l’endroit d’un monde médiatique dominé par le sensationnalisme et la compétitivité. C’était encore le cas avec Le temps des girouettes, une chronique originale et brillante de la dernière campagne électorale québécoise. La donne est toujours la même avec son dernier opus Aux pays des merveilles – Essai sur les mythes politiques québécois, qui paraîtra cette semaine.
En effet, alors que nous sortons à peine d’une longue et hasardeuse campagne électorale fédérale, que plus globalement, les scandales politiques ont tout autant provoqué l’ire que la méfiance dans les esprits des Canadiens, André Pratte s’éloigne des polémiques et nous surprend une nouvelle fois avec un livre. Celui-ci relance un débat vieux de plus de 30 ans sur le statut et l’avenir du Québec, de 150 même, si l’on tient compte de la première Rébellion de 1837-1838.
« Que veulent exactement les Québécois aujourd’hui ? » Voici la question qui guide la pensée de l’auteur en ce début d’ouvrage. Elle s’adresse aussi bien aux 20% de nationalistes mous qu’à ce plus grand nombre d’indécis, entre le quart et la moitié des Québécois selon les statistiques, dont l’opinion politique fluctue chaque mois entre souveraineté et fédéralisme. « Le Québec, dit l’auteur, compte effectivement beaucoup de personnes hésitantes qui, depuis des lunes, selon la conjoncture et les leaders, changent de camp sans pour autant s’identifier à une cause en particulier. » André Pratte, tout comme Claude Bouchard d’ailleurs, a fait partie de ce nombre. Séduit par l’idée d’une souverainetéassociation prônée par René Lévesque, révolté par le malheureux discours de Jacques Parizeau au sortir du référendum de 1995, respectueux de Pierre Trudeau et de Claude Ryan, son cheminement politique a longtemps oscillé avant de se positionner aujourd’hui dans un fédéralisme d’ouverture.
Mais Aux pays des merveilles ne se veut pas l’apologie d’un parti, encore moins d’un système en particulier. Avec toute la pondération que nous lui connaissons, André Pratte renvoie simplement dos à dos les arguments avancés par les souverainistes et les fédéralistes pour convaincre les Québécois d’embrasser leur cause. Une démarche audacieuse qui revisite notre histoire et nos préjugés pour nous prouver que si, effectivement, un réel fossé sépare le Québec des autres provinces canadiennes en termes de culture, de moeurs et de vision, ce dernier s’est véritablement creusé à cause d’erreurs commises de part et d’autre par nos décideurs.
Les rendez-vous de conciliation entre ces deux visions antithétiques et illusoires ont en effet été aussi nombreux que cuisants. Qu’il s’agisse des échecs retentissants de la formule Fulton-Favreau en 1964, de l’Accord du Lac Meech de 1987 et de la Déclaration de Calgary d’il y a neuf ans. Que l’on pense aussi au terrible rapatriement de la Constitution de 1982 ou encore à l’effroyable Nuit des longs couteaux de 1981. Que l’on compare enfin l’irréalisable budget souverainiste de François Legault et le discours idéaliste de la gouverneure générale Michaelle Jean. On se rend compte au terme de cette observation qu’autour de nous deux mondes, deux solitudes, se font face sans vouloir véritablement dialoguer. Alors, à l’option d’un Québec souverain aux allures de « village d’Astérix » et à celle d’un Canada merveilleux dans lequel les nationalismes sont dépassés et les blessures du passé cicatrisées, l’auteur préfère la vision d’un pays confédéré aux racines multiples et respectées. Un pays qui, à ses yeux, ne se porte pas si mal que cela et aura très rapidement des défis majeurs à relever
Avec toute la pondération que nous lui connaissons, André Pratte renvoie simplement dos à dos les arguments avancés par les souverainistes et les fédéralistes pour convaincre les Québécois d’embrasser leur cause
à l’échelle mondiale. Des enjeux d’ailleurs si cruciaux qu’il nous faudra dépasser le stade de nos querelles intestines si nous souhaitons leur faire face intelligemment. « Nous avons le choix, conclut-il dans son ouvrage. Nous pouvons continuer de rêver […] ou bien nous sortir de notre torpeur, observer sans complaisance ce qui se passe réellement à l’intérieur de nos murs et au-delà, et nous décider enfin à réagir. » Une analyse qui fera certainement couler beaucoup d’encre, dont la pertinence sera peut-être à même de faire réfléchir nos décideurs et nos concitoyens.
l’Organe magazine, Montréal