Les créationnistes soutiennent que le monde fut créé en six jours, que la Terre est vieille de six mille ans, que les dinosaures ont cohabité avec les humains et qu’il y a trois mille ans, un déluge a recouvert la Terre. Cette théorie créationniste fait concurrence à Darwin et se propage à un rythme inquiétant dans les systèmes d’éducation. Elle tente de se faire passer pour une théorie scientifique au même titre que les autres.
Dans plusieurs commissions scolaires américaines, on s’apprêtait récemment à emboîter le pas à la Georgie et à coller systématiquement des autocollants sur les livres de biologie stipulant que « l’évolution est une théorie, pas un fait ». Dans certains états comme la Pennsylvanie (2004), on a ajouté le design intelligent au programme des cours de biologie. Les créationnistes ont défendu haut et fort qu’il s’agit simplement de présenter une alternative à la théorie de l’évolution et d’aider les étudiants à se forger une pensée critique. Ils ajoutent tout bas que la création du monde ne peut être autrement que le fruit d’un « design intelligent », c’est-àdire Dieu. Dans les États où il est toujours interdit d’enseigner la théorie du design intelligent, ou seulement afin d’éviter la controverse, les enseignants omettent de parler de Darwin, de l’âge de la Terre, du Big Bang et de l’évolution des espèces. C’est ainsi qu’en 1999 le Kansas retirait des examens de fin d’année, de la 1re à la 12e, toute référence à l’évolution.
Il y a 80 ans, lors du procès Scopes tenu au Tennessee contre un enseignant ayant inculqué le design intelligent à ses étudiants, la Cour Suprême des États-Unis s’opposait à l’enseignement de cette théorie. Aujourd’hui, en se présentant comme une théorie rationnelle et scientifique, le design intelligent contourne la loi interdisant l’enseignement des religions dans les écoles publiques. La théorie se répand aux États-Unis et n’est plus seulement enseignée dans les états conservateurs du Sud. Selon un sondage Gallup, les trois quarts des adolescents américains et le tiers des adultes croient que Dieu joue un rôle dans la création des animaux et l’évolution de notre planète. Ceux qui s’opposent à la propagation des idées créationnistes sont fréquemment accusés de faire preuve de manque de patriotisme, de courage et de foi.
La vague créationniste qui emporte les États-Unis touche aussi le Québec. Malgré ce que soutient la porte-parole du ministère de l’éducation, Marie- France Boulay, on recense au Québec un nombre croissant d’écoles privées de confession chrétienne qui ne suivent pas le régime pédagogique. C’est le cas, par exemple, de l’école Chrétienne Emmanuel, dont la mission est d’ « offrir un enseignement centré sur Jésus Christ » et de « refléter la vérité chrétienne dans toutes les sphères de l’apprentissage et intégrer une perspective biblique à l’enseignement de toutes les matières ». L’école n’enseigne pas la théorie de l’évolution, « seulement la création » confirme son directeur, M. Bauer, lors d’une entrevue avec Le Devoir. Par ailleurs, un programme évangéliste basé sur la méthode américaine, l’« Accelerated Christian Education (ACE) » gagne en popularité au Québec. Présent dans 130 pays et particulièrement enseigné aux enfants recevant une éducation à domicile, l’ACE soulève la controverse. Son approche est dite misogyne, doctrinaire et traditionaliste. D’autres écoles reconnues par le Ministère de l’Éducation, et donc tenues d’enseigner la théorie de l’évolution, propagent également la théorie créationniste. C’est le cas par exemple de l’Académie de la Rive-Nord, dont le directeur, M. Lanthier explique « que cette théorie est expliquée par les scientifiques comme quelque chose qu’on devrait croire, alors que nous, on la présente plutôt comme étant une théorie parmi tant d’autres. On a des invités qui viennent enseigner la théorie du créationnisme et qui démontrent qu’il y a des raisons scientifiques d’y croire ». Ces pratiques sont légales au Québec, car les écoles privées, tout en devant suivre le régime pédagogique, peuvent planifier des heures supplémentaires pour l’enseignement religieux.
Partout à travers le monde, les médias commencent à se pencher sur le sujet. Le Washington Post prend la chose avec sérieux et fait appel aux politiciens : « la force et l’étendue du mouvement anti-évolution, qui s’est répandue à la grandeur du pays, presque sans être remarqué, devrait obliger les politiciens américains à réfléchir à deux fois à la manière dont l’expression de leurs convictions religieuses commence à affecter l’éducation et la science ». Pour sa part, la revue britannique Nature suggère que « plutôt que de l’ignorer, les scientifiques doivent comprendre les raisons de sa popularité et aider les étudiants à reconnaître les alternatives ». S’il est clair pour un scientifique que la théorie du design intelligent est une pseudoscience, ce ne l’est pas pour un non scientifique. Ainsi, on reproche aux scientifiques leur manque d’implication dans les débats et d’interventions publiques. L’aspect scientifique du design intelligent semble toucher une corde sensible chez les jeunes qui tentent de concilier leur foi avec la science, car on dit qu’il est du devoir des scientifiques d’aider les étudiants à réconcilier ce conflit personnel. Toutefois, la communauté scientifique ellemême est divisée quant à l’entrée du design intelligent dans les universités. Libéralisme et pluralisme obligent, on ne peut empêcher une idée de circuler…
l’Organe magazine, Montréal