« Le personnage sort littéralement de son corps, c’est comme s’il se débranchait de son coma » explique Pierre-Michel Tremblay, auteur de la pièce Coma Unplugged. Le théâtre de La Licorne devient ainsi le lieu où le personnage de Daniel, chroniqueur d’humeur et d’humour cynique, donne en spectacle le bilan de sa vie, le bilan décisif… Bienvenue dans le non-lieu de la mort imminente… et délirante. Rencontre avec l’auteur de l’ultime « one man show » d’un volubile désillusionné.
Steve Laplante incarne ce chroniqueur dans la mi-trentaine de façon très naturelle, faisant couler les allocutions de son personnage avec cette illusion de spontanéité convaincante. Un jeu efficace lors de ces véritables joutes verbales, particulièrement face à son ex-conjointe au caractère facilement explosif et finalement fragile, interprétée par la talentueuse et énergique Marie-Hélène Thibeault.
Le voilà maintenant, à l’aube de sa probable finitude, à décider s’il doit revenir ou se laisser partir. Une dernière chronique à livrer dans l’idée même du rêve partagé qu’implante notre société comme étant l’idéal de la reconnaissance publique : sur scène, devant des spectateurs attentifs.
Pierre-Michel Tremblay garde toutefois à l’esprit que, dans le royaume du cynisme, la tendance moralisatrice se tapit dans l’ombre. « […] Quand j’écris, ce n’est pas dans l’intention de dénoncer, de faire le procès, de critiquer. C’est d’abord pour raconter une histoire, et pour parler du monde dans lequel je vis. Pas dans une optique moralisatrice, mais dans une optique de questionnement et de réflexion. […] C’est sûr qu’en écriture, les frustrations, la bêtise humaine et tout ça sont des incitatifs à écrire, mais c’est d’abord vouloir raconter l’histoire… », explique le prolifique auteur qui use de sa plume non seulement au théâtre, mais aussi pour la scène humoristique, faisant en plus sa marque à la télévision et bientôt au cinéma.
Une comédie du tragique
En fait, l’on peut comprendre le discours de Daniel à un premier degré : un plaidoyer sur les lacunes d’un monde imparfait et à ses habitants tout aussi imparfaits. Cependant, l’idée qui finalement en ressort serait plutôt celle du témoignage d’un homme révélant quelques effets secondaires possibles découlant de ces faits de société. C’est l’Être humain qui semble intéresser l’auteur, l’Être humain en réaction. Un angle universel, dans un style favorisant la réflexion. « C’est ma forme d’expression, l’humour et l’absurdité. S’il n’y avait pas d’humour, j’ai l’impression que ça deviendrait trop lourd tout ça, » pense celui qui est aussi professeur à l’École de l’Humour de Montréal.
Dans chaque personnage, il y a une douleur. On ne peut d’ailleurs oublier la mère de Daniel, méconnaissable et saisissante Louise Laparé, usant de cascades de mots comme un calfeutrant pour ses carences. Ses personnages, Pierre-Michel Tremblay s’amuse à cacher d’abord leurs faiblesses, leurs blessures, sous quelques couches d’absurde, d’humour, de cynisme… autant de carapaces qui finissent par se fendiller de partout. L’humour et le tragique font bon mariage lorsqu’il est question d’amadouer pour mieux provoquer le malaise.
Cabaret lyrique
La logique du déroulement de la pièce colle au principe même du fonctionnement de la pensée. Des idées surgissent, des flashback s’entremêlent, des situations se répètent en boucle, des éléments fusionnent… mais l’absurde que l’on acceptait selon les lois floues de cette logique prend bientôt sens. « Il faut accepter de pas tout savoir, et que les choses prennent leur place tranquillement…, » tient à rappeler l’auteur.
Point fort de la pièce Coma Unplugged : le choix de mise en scène audacieux, accrocheur, divertissant et surtout efficace, fruit de l’imagination de Denis Bernard, connu comme acteur, et désormais certainement reconnu comme un metteur en scène fort imaginatif. « En fait, le Cabaret, c’est vraiment Denis [Bernard] qui est parti d’une réplique que dit le personnage… », révèle Pierre-Michel. « Il m’a dit « moi comment je vois ton texte, ce serait à partir de cette réplique-là. Denis est parti, et il a fait de son coma un cabaret. […] Mais Denis n’avait pas une idée de ce que devrait être le texte, il avait une vision de comment ce texte-là allait se transposer sur scène. C’est très différent, c’est une vision qui ne touche pas à la parole, à l’écriture. C’est l’enrobage, c’est l’univers de tout ça. »
Un univers loufoque, dans un kitch de cabaret un peu glauque… Et il y a cette salle de spectacle exiguë, intimiste, qui n’est pas étrangère cette apparente adhésion du public au spectacle.
« C’est quelque chose que je trouve bien appréciable à la Licorne : l’intimité que tu as avec les acteurs. […] », Confie Pierre-Michel Tremblay. « Dans le show, il y a des chansons, de la musique, il y a toutes de sortes d’ambiances, donc c’est à la fois bien spectaculaire, mais tu ne perds rien de toutes les petites affaires que les acteurs font. Ça, c’est bien intéressant. […] Je trouve que l’intimité avec d’autres êtres humains qui sont sur la scène, ça singularise beaucoup le théâtre. C’est une belle voie pour le théâtre que ça soit dans l’intimité, qu’on soit proche des acteurs. Tu as vraiment l’impression que tu as une rencontre, que tu es avec eux autres. » Le lieu parfait pour ce stand up tragique d’un homme comique, ou ce stand up comique d’un homme tragique.
l’Organe magazine, Montréal