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Rupture et cicatrices

La société face aux conséquences d’une déconfessionnalisation brutale.

vendredi 1er février 2008, par Edouard Reinach

Au tournant des années 60, avec l’accord de l’Église, le gouvernement Québécois procède à la séparation de l’Église et de l’État. Pour une société dont l’identité reposait historiquement sur la conquête et, traditionnellement sur la religion, une rupture aussi rapide ne pouvait aller sans conséquences. Crise d’identité de la société, nouveaux mouvements religieux, déclin de l’Église traditionnelle et regain dans les activités religieuses, en privé ou en public.

Prêtre catholique et professeur de théologie à l’Université Concordia, Thomas Dowd constate que « souvent, les jeunes qui viennent à l’Église cherchent une tradition. Ils cherchent à s’enraciner dans quelque chose. C’est comme si les parents avaient abandonné leur passé pour se tourner vers un futur fabuleux  ». Ce passé religieux et chrétien est aujourd’hui encore particulièrement pointé du doigt et méprisé. Si le processus de séparation entre l’Église et l’État a été le même dans tous les États bourgeois d’héritage libéral, la particularité du Québec est sans aucun doute la rapidité et la brutalité de l’acte. Face au profond attachement de la population québécoise à l’Église « une transformation aussi rapide des structures sociales a laissé la population en manque de repères traditionnels et c’est une population en débat sur son identité qui a refoulé sa religion. Au Québec, notre mémoire religieuse reste encore non assumée », explique Louis Rousseau, Directeur du département de Sciences des religions à l’Université du Québec à Montréal. En effet, piliers fondateurs et essentiels au développement du Québec, l’Église catholique et l’Église protestante assuraient, jusqu’à la révolution tranquille, les besoins en éducation, en santé et en aide sociale de la population, deux des trois plus gros postes budgétaires du gouvernement à l’heure actuelle. Libéralisme économique et social montant, l’individualisme et l’hédonisme hérités des années 70 n’ont fait que creuser un peu plus le fossé séparant l’Église de la place publique. « Les gens se sont séparés d’une Église moralisatrice et autoritaire, ce qui conduit aujourd’hui à une situation de pratique religieuse de 10% chez les Catholiques », affirme M. Rousseau. Statistique Canada précise « qu’en 1946, environ 67 % des adultes assistaient chaque semaine à des services religieux ». Selon les données de l’Enquête sociale générale, « le taux de participation hebdomadaire aux services religieux a chuté à 20 % en 2001 ».

« il reste à inventer des nouveaux rapports du religieux à l’espace public et privé de la vie citoyenne »

Aujourd’hui, « l’idéologie libérale dicte les règles du jeu, elle dicte la réalité », explique Rousseau. Selon lui, on donne à l’individu toutes les libertés, sans critères de décisions sur le bien et le mal. La vérité, à l’heure actuelle, serait la jouissance et ce que les émotions nous dictent. « Avant il y avait des repères, des règles », s’entendent M. Dowd et M. Rousseau.

Et les autres églises ?

Si le christianisme vit un certain déclin, d’autres églises sont apparues au courant des vingt dernières années. De tradition pentecôtiste, les évangélistes ont connu une véritable explosion durant les années 90. Église de convertis, « l’évangélisme est centré sur une expérience religieuse émotive très forte subjectivement et très faible en dogme. Il y a peu de structures de pouvoirs », explique Rousseau. Véritable pouvoir politique aux États-Unis, la situation de ces églises n’est toutefois pas comparable au Canada, où ces institutions se font plus discrètes et dont le bassin de croyants est en phase de stagnation. « On ne peut pas dire que le mouvement évangéliste va se répandre… Ça stagne. De plus, elles vont se heurter au problème de la deuxième génération [de croyants], sans compter que le mouvement évangélique n’a pas de tradition, donc les bases sont fragiles. »

M. Rousseau affirme « qu’il reste à inventer des nouveaux rapports du religieux à l’espace public et privé de la vie citoyenne ». De la même manière, Dowd explique que « la question aujourd’hui, c’est de savoir si l’Église a une fonction et une valeur qui contribuent à toute la société, ou si elle est Église le dimanche en tant que coutume ? Est-ce que le travail des Chrétiens contribue à notre société, ou est-ce plutôt un passe-temps comme on dirait ‘c’est bon pour les autres, mais pas pour moi !’ ». Où devrait donc s’impliquer l’Église pour redonner un sens à son existence dans un espace majoritairement laïc ? Selon ce dernier, cela passe par l’encouragement de l’expression artistique, puisque l’art puise historiquement sa source d’inspiration dans la religion et le divin. Nous devons aider les familles, car elles sont les pierres angulaires de notre société ». Dernier aspect intéressant : les médias sont au cœur des préoccupations de M. Dowd, car l’Église devrait toujours être là pour donner envie à la société de dire la vérité afin d’aider les citoyens à devenir responsables. « Les médias façonnent notre société, et si on veut créer quelque chose de grand, il faut que ça se base sur quelque chose de vrai ».

Alors que nos aînés ont refoulé la religion, le futur semble porteur d’espoir à lire et entendre Rousseau : « La jeunesse se construit sur une autre expérience du monde et sur une profonde curiosité, qui inclut l’héritage religieux dans sa diversité et la quête spirituelle ».

M. Dowd termine quant à lui sur le fait que si les jeunes s’intéressent de nouveau à la religion, c’est sans doute en raison du lien historique qu’elle effectue entre notre époque et le passé, car avant tout, ce que nous voulons tous, c’est peut-être simplement « faire partie de l’Humanité ».

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