Asseyez-vous et fermez les yeux quelques secondes. Puis transposez- vous dans une société à l’intérieur de laquelle Dieu s’est fait homme, ou plus exactement l’Homme s’est pris pour Dieu en établissant un nouvel ordre basé sur la domination, l’opportunisme et la notion de progrès – ou de réfutation de ce même progrès. Greffez à ces paramètres quelques expériences plus ou moins licites moralement, telles que le clonage et la recherche d’ADN sur d’anciens tissus sacrés, ainsi que la mégalomanie de certaines personnes qui contrôlent le nouveau temple du pouvoir, à savoir le bureau ovale de la Maison blanche, et vous obtenez l’inimaginable : un nouveau Christ. Impossible ?... Réfléchissez bien…
En effet, ce scénario, totalement fou ou diaboliquement crédible, imaginé par Didier van Cauwelaert, ancien Prix Goncourt, jette un pavé dans la mare des débats qui secouent actuellement notre monde au sujet de la recherche sur les cellules humaines et leurs possibilités de duplication. Cependant, l’auteur ne s’en est pas tenu là, car il a également perçu, avec justesse, les dérivations d’une humanité en quête d’une identité malmenée par les jeux de pouvoir et d’argent, d’une confiance élimée par les abus et les mensonges, et d’une foi reniée en raison de la multiplication des faux prophètes.
Voici ce à quoi nous confronte L’Évangile
de Jimmy, un livre à la fois grinçant
et inspiré, en nous faisant suivre le
parcours d’un petit employé de 32 ans,
sans famille ni racines, dont la vie va
être transformée du jour au lendemain
lorsqu’on lui annonce qu’il est le clone
du Christ. Jimmy évolue alors dans un
futur proche, une vingtaine d’années
tout au plus par rapport à aujourd’hui,
au sein d’une société américaine à présent
dirigée par un président homosexuel
et aux prises avec des fléaux que
nous voyons déjà poindre:obscurantisme
religieux et multiplication des
sectes de tous acabits, dont la puissance
est telle qu’elles deviennent de véritables
mafias et étouffent toute connaissance
scientifique susceptible de contrecarrer
leur domination - clin d’oeil caustique
de l’auteur à l’Opus Dei ou encore à Raël
faillite du système de santé contrôlé
par des lobbies financiers ; et maladies
foudroyantes de tous ordres causées par
les technologies cancérigènes, les OGM
et une pollution gangréneuse.
C’est dans ce monde apocalyptique, au sein de cette race humaine dont le sperme n’est même plus capable de procréer, que Jimmy entretient les piscines et une relation avec une femme mariée, sans savoir qu’il fait déjà l’objet d’un « secret défense » et va bientôt servir d’outil pour de nombreuses personnes aussi égocentriques qu’inconscientes. Incarnant l’expérience scientifique la plus folle et recherchée au monde, mais aussi la plus redoutée par les défenseurs d’une des myriades de vérités bibliques, le nouveau Christ se fait embrigader par les gourous de la Maison Blanche. D’homme, on fait de lui un dieu, quitte à lui faire subir un remodelage esthétique, un lavage de cerveau, des miracles factices. Avec un humour féroce, Didier van Cauwelaert nous dépeint cette transformation, s’attaque de plein fouet aux icônes débilitantes, aux arcanes mensongers du pouvoir et aux questions métaphysiques humaines récupérées par des Antéchrists réincarnés dans la peau de télévangélistes millionnaires…
Aussi édifiant que terrifiant, jusqu’à cette apothéose délirante qui conduit Jimmy, un homme finalement comme tant d’autres, à refaire le chemin de la croix et à subir les supplices du Christ, afin de permettre à des millions de téléspectateurs de retrouver un semblant de compassion. L’intelligence de ce personnage se trouve pourtant là, alors qu’il brave la mort et indique clairement par son geste que la foi peut se passer d’intermédiaires, de reliques et de démonstrations tacites. « Relisez la Bible, le Talmud, le Coran, le Bhagavad- Gita ou regardez vivre un arbre ; vous entendrez la parole de Dieu sans vous encombrer des intermédiaires, tous ces menteurs de droit divin qui ont fait de la religion une machine de guerre, un esclavage, une pompe à fric », hurlet- il à l’humanité… qui ne comprend évidemment rien à ce nouvel évangile. Quel roman, vraiment ! Didier van Cauwelaert signe ici, sans doute, l’une des plus grandes pages de lucidité de notre temps. Bravo !
l’Organe magazine, Montréal