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Héritage de Guerre

La guerre nucléaire n’est pas chose du futur

samedi 1er mars 2008, par Edouard Reinach

« Depuis 1991 [date de la première guerre du Golf], le nombre d’enfants nés avec une malformation congénitale a quadruplé » selon le docteur Janan Hassan, directeur d’une clinique pour enfant à Basra au sud de l’Irak. Selon toute probabilité, ces enfants ont été contaminés par de l’uranium appauvri (UA), utilisé comme munition anti-blindage pour amener la démocratie en Irak. Selon le Pentagone, pour la seule première guerre du Golfe, les forces américaines auraient utilisé plus de 300 tonnes d’armes à l’UA, mais pour le docteur Ahmad Hardan, conseiller spécial de l’Organisation mondiale de la santé et des Nations unies « le chiffre réel est plutôt de 800 (tonnes) ». En 2003, les compteurs Geiger de chercheurs japonais en Irak ont littéralement dépassé la limite possible pour ces instruments de mesure de la radioactivité.

La première chose qu’une femme irakienne ou afghane demande lors d’un accouchement n’est pas de savoir si c’est un garçon ou une fille, mais plutôt de savoir s’il est normal ou difforme. Les femmes du Kosovo, dans une moindre proportion, sont victimes des mêmes craintes. Pour le docteur Guzina, chirurgien à Sarajevo de 1969 à 1992, revenu en 2000 pour aider ses collègues « de toute ma vie professionnelle, je n’ai jamais vu de tels cas. » Même constat chez les médecins du sud de l’Irak qui vont jusqu’à établir des comparaisons entre les malformations des nouveau-nés après le bombardement de Hiroshima et de Nagasaki. Des bébés qui naissent avec les entrailles situées à l’extérieur du corps, avec des tumeurs à la place des yeux, avec un oeil unique ou sans yeux, ou sans membres, ou parfois même, sans tête.

Une bombe « sale »

Déchet nucléaire, l’uranium appauvri (UA) ou U-238, est le métal le plus dense et le plus lourd. Projeté à une vitesse de 1 200 mètres par seconde, il peut transpercer n’importe quel blindage ou plaque de béton. C’est un métal pyrophorique, c’est-à-dire qu’il s’enflamme à la température relativement basse de 600 degrés Celsius, facilitant ainsi la destruction des choses à l’intérieur de l’abri blindé. Son autre avantage est qu’il ne coûte rien, en plus de « régler » le problème du stockage des déchets nucléaires. Ce métal est donc utilisé comme le projectile anti-blindage le plus pratique de nos jours. En s’enflammant pendant la pénétration du blindage, une partie de l’UA se vaporise en oxyde d’uranium et en poussière d’uranium. Ces particules se répandent dans l’atmosphère et contaminent l’air, le sol et l’eau. Jugé inoffensif par l’OMS, le Pentagone et à peu près tous les ministères de la Défense sur la planète, de nombreuses études et de nombreux cas semblent plutôt démontrer que la guerre nucléaire n’est pas un évènement futuriste tout droit sorti des romans d’anticipation. Selon Marion Falk, physicien et chimiste retraité ayant fabriqué plusieurs bombes nucléaires pour les États-Unis, les armes à l’UA « correspondent tout à fait à la description des bombes sales. » Selon lui, c’est « l’arme parfaite pour tuer des quantités de gens. » Alors qu’en Irak, un épidémiologiste a trouvé une augmentation de 124% du nombre de tumeurs malignes dû à l’UA chez les enfants de moins de 15 ans dans la région de Bassora, en Afghanistan, la situation se complique. Les résultats du laboratoire du Centre de recherche médical sur l’uranium (UMRC) indiquent de hautes concentrations d’uranium non appauvri. Selon Doug Westerman, journaliste, l’Afghanistan aurait servi de terrain d’essai pour de nouvelles bombes anti-bunkers contenant des concentrations d’autres alliages d’uranium.

La maladie en héritage

Lauren Moret, spécialiste de l’UA affirme qu’ « on a diagnostiqué chez de nombreux soldats exposés à l’UA dans la région du Golfe des tumeurs et d’autres atteintes au cerveau ainsi que des problèmes cognitifs ». Le capitaine Terry Riordan, des forces canadiennes est mort en 1999 à 45 ans. Homme en excellente santé affichant une forme olympique, il revient au Canada deux mois après son arrivée en Irak en ne pouvant quasiment plus marcher. Il souffre d’une perte du contrôle moteur, de fatigue chronique, de problèmes respiratoires, de douleurs testiculaires et osseuses, etc… À sa mort, le diagnostique devient clair : il y a de l’UA dans ses poumons et ses os. Les témoignages de ce genre de cas ne manquent pas, et les cas de décès d’après-guerre dus à la contamination non plus. Plus de 10 000 soldats sont morts de maladies après la première guerre du Golfe et chez les soldats américains ayant été exposés de près ou de loin à l’UA, le pourcentage d’enfants présentant des cas de malformations congénitales tourne autour de 67%. En Irak, le docteur Jawad Al-Ali, directeur du centre oncologique d’un grand hôpital de Bassora a déclaré en 2003 que « deux phénomènes étranges que je n’avais jamais rencontrés auparavant, sont apparus à Bassora. Le premier consiste en deux ou trois cancers différents chez un même patient, par exemple, une leucémie et un cancer de l’estomac. Nous avons eu un patient présentant deux cancers, un de l’estomac et un du rein. Quelques mois plus tard, le cancer primaire s’est étendu à l’autre rein. Le second phénomène est l’accumulation de cancers dans certaines familles. Nous avons 58 familles ici dont plus d’un membre souffre d’un cancer. Le docteur Yasin, chirurgien, a deux oncles, une soeur et un cousin atteints d’un cancer. Le docteur Mazen, un autre spécialiste, a 6 membres de sa famille qui souffrent d’un cancer. Ma femme en a 9. » L’effet le plus ravageur est observé sur les enfants qui vont naître. Il est en effet difficile de voir des foetus dont l’apparence ne s’approche même pas d’une forme humaine. Et si ces malformations sont inconnues, c’est que selon le docteur Hardan, on ne les trouve guère que dans les ouvrages consacrés aux bébés nés près des sites d’essais nucléaires du Pacifique. Le porte-parole du Centre de recherche sur le contrôle des armes, Ross B. Mirkarimi renchérit : « ce sont les enfants à naître de la région qui paient le prix le plus élevé : l’atteinte à l’intégrité de leur ADN . » Le problème, c’est que la seconde guerre en Irak a vu s’intensifier l’utilisation de ces armes et que peu d’études peuvent être faites sur les répercussions actuelles et à venir.

L’OMS et l’armée continuent de nier les effets de ces armes sur la santé humaine tout en continuant d’insister sur l’entreposage sécurisé des déchets nucléaires comme l’UA … L’armée canadienne et américaine n’offre aucune indemnisation aux soldats contaminés ou à leur famille, prétextant qu’il est « impossible que l’uranium appauvri soit la cause de ces maladies. » Quant aux populations vivant près des lieux de combats, quelle indemnisation ?

Dans le comté de Jefferson (Indiana), le Pentagone a fermé un champ de tir d’environ 80 hectares où étaient testés les obus à l’UA. Le devis le plus pessimiste pour décontaminer le site se chiffrait à 7,8 milliards de dollars, sans compter l’entreposage de six mètres de terre et de végétation à enlever. Jugeant le coût trop élevé, l’armée a décidé d’offrir le terrain au service des parcs nationaux pour y faire une réserve naturelle, offre refusée par ce dernier. L’ex-champ de tir devrait être classé en « zone nationale de sacrifice » avec interdiction d’accès pour l’éternité. Allons-nous devoir procéder à la même classification du territoire irakien, afghan, bosniaque et libanais ?

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