« Qui es-tu sans le regard de l’autre ? » Cette phrase réflexive fut au départ le thème d’une recherche photographique que Miki Gingras et Patrick Dionne ont effectuée en commun il y a environ 8 ans, et dont l’exposition résultante, Dialogue Soliloque, a inspiré le nom de l’organisme qu’ils ont ensuite fondé : DIASOL. Cet organisme leur permet entre autres de collecter quelques fonds pour que survive leur grand projet : Humanidad. À bord de leur Westfalia, le couple d’artistes parcoure l’Amérique latine avec leur atelier photographique ambulant. Par l’entremise d’organismes communautaires locaux, ils forment des groupes de jeunes dont nous pouvons croire l’avenir assombri par la fatalité de leur milieu. Ces jeunes sont amenés à capter des images de leur réalité, avec une caméra qu’ils ont eux-mêmes fabriquée. Caméra qui, dans une première vie, n’était qu’une boîte de conserve. Avec sa propension à abattre les cloisons sociales et à susciter le regard sur certaines réalités ignorées ou voilées de préjugés, Humanidad ne cesse d’interroger ce « regard de l’autre ».
Des regards et des humains
Dernièrement à Montréal, l’exposition du photographe Paul Antoine Pichard a attiré l’attention des médias de façon temporaire, mais appuyée, sur les « habitants-travailleurs » de « villages-dépotoirs » de nombreux pays. Portant en leur tête et leur cœur une expérience personnelle sur des terrains similaires, ayant eux aussi fréquenté les hommes et les femmes qui travaillent et vivent avec ce que le reste de la société rejette, et ayant travaillé avec leurs enfants, Miki et Patrick posent un regard lucide sur le travail de ce photographe français. « Le texte qui accompagne les photos illustrait la dignité que ces gens ont, comment eux se perçoivent entre eux autres… Il illustrait que la misère que nous on peut voir à travers la photo, à travers leur situation, eux autres sont peut-être passé outre », comprend Patrick. Paul-Antoine livre un travail soigné, d’une clarté et d’un rendu esthétique qu’il s’est d’ailleurs vu reproché parfois, comme s’il en travestissait le sujet.
« […] Il y a de la dignité aussi à travers cet esthétisme de l’image. Ça nous amène à un autre niveau de réflexion. Des images crues, des images de déchets, de monde qui vivent dans la misère la plus profonde tous les jours, dans tous les médias de masse tu en vois, tu sais, et ça ne fait plus aucun effet à personne. Le traiter d’une façon un peu plus esthétique amène les gens à un autre niveau de réflexion », répond Patrick, avant d’évoquer la curieuse ressemblance d’un cliché en particulier avec le tableau « Les Travailleuses des Champs » du peintre Jean-François Millet (1814-1875). « Écoute, c’est nos champs des années du futur ! C’est nos champs à nous !! C’est des grosses poubelles !! »
« À ce rythme là, on va se ramasser tous à l’intérieur de ça, là ! », renchérit Miki. Les photographies en noir et blanc du projet Humanidad portent les marques particulières du procédé au sténopé de ces caméras artisanales, avec des flous, des déformations qui atténuent l’environnement capté dans une esthétique picturale, une poésie émotive, bref un langage différent de Pichard, mais ayant toujours l’être humain comme intérêt commun.
Démarche… artistique ?
Dernièrement, Miki et Patrick se sont vu refuser une subvention gouvernementale, refus s’appuyant sur l’argument ultime d’une absence de réelle démarche artistique en leur projet photographique.
« Si on tient au statut d’artiste, c’est que toute cette initiative-là est partie de notre démarche artistique, […] avec un souci d’implication sociale […], ou le petit côté qu’on veut que ça serve à quelque chose… », explique Patrick Dionne.
« On est entrain de traverser les Amériques, de vous montrez le regard, la position des jeunes qui vont être les adultes de demain, leur culture… on parle de mondialisation, on parle d’uniformisation des peuples […]. Moi j’appelle ça une performance : tu pars de chez vous, tu pars dans un truck, parce que tu veux comprendre, tu veux être encore plus présent dans leur vie, tu ne t’appropries pas leur culture, tu leur demandes de te la montrer ! Tu veux la partager avec les gens du Nord, parce que vous autres vous n’avez pas la chance d’y avoir accès ! Si c’est pas une démarche artistique ça ! », affirme Miki, avec émotion et conviction.
M - « Les enfants sont conscients qu’ils sont en train de monter un documentaire, et que ce documentaire-là va être présenté dans le nord, et qu’après il sera présenté chez-eux. »
Paul Antoine Pichard a un jour parlé de son rôle de photographe comme de celui d’un caillou dans une chaussure : là pour agacer, rappelant à son hôte la présence de quelque chose de désagréable, qu’on peut faire mine d’ignorer, mais qui agace tout de même. Sur ces paroles, Patrick Dionne ajoute : « […] mais nous, je te dirais qu’en plus, ce qu’on veut c’est que le petit caillou dans ton soulier, avant qu’il arrive là, il a servit aussi à quelque chose [là d’où il vient]… ».
Qu’il soit appelé objet d’art par « l’institution artistique » ou non, le caillou peut néanmoins demeurer ce petit intrus qui dérange. Il en faudra encore de ces cailloux.
l’Organe magazine, Montréal