L’OMS prédit que d’ici à 2020, la dépression représentera la deuxième maladie en importance dans le monde. Déjà, l’OMS estime à 121 millions le nombre de personnes souffrant de dépression. D’après Statistique Canada, cette maladie est à l’origine du plus grand nombre de cas d’incapacité au travail. Les impacts économiques de la maladie se font de plus à plus importants. Les coûts associés à son traitement par les services publics de santé croissent sans cesse, sans parler des pertes économiques associées à une baisse de la productivité. Pendant ce temps, la dépression constitue une manne pour l’industrie pharmaceutique qui voit ses ventes d’antidépresseurs croître à un rythme exponentiel.
Plus qu’une simple déprime qui se résorbe avec le temps, la dépression est un « trouble mental courant se caractérisant par une tristesse de l’humeur, une perte d’intérêt pour toute activité et une baisse d’énergie » (OMS). Les conséquences d’une dépression non traitée peuvent être désastreuses. On estime en effet que 60% des suicides sont causés par la dépression ou la schizophrénie. Comme pour la plupart des maladies mentales, les causes sont nombreuses et ne font pas l’unanimité au sein de la communauté scientifique. On s’entend toutefois pour dire qu’il s’agirait d’un jumelage de facteurs génétiques et biologiques à des facteurs d’ordre psychosocial. Des conditions économiques précaires, l’usage de drogues et d’alcool, le stress, l’épuisement professionnel sont autant de causes qui peuvent être à l’origine du mal.
La déprime des entreprises
L’entreprise, qui subit beaucoup de pertes reliées à cette maladie, s’intéresse de plus en plus à sa prévention. Un rapport de Statistique Canada publié ce mois-ci établit en effet une corrélation entre les conditions de travail et le risque de vivre un épisode dépressif. Ainsi, les cols blancs et les employés des secteurs de la vente seraient plus à risque que les autres travailleurs. Ce risque est accentué si l’emploi comporte un stress élevé ou encore s’il est effectué sur des quarts de travail irréguliers. Si l’industrie s’intéresse à la dépression, c’est que les pertes économiques associées à la baisse de productivité sont énormes. Aux États-Unis, des 83,1 milliards de dollars en perte relié à ce mal, 62% est dû à l’absentéisme et à la baisse de productivité qui en découle. Au Canada, les pertes se chiffraient à 2,8 milliards en 1998.
Les groupes de soutiens aux personnes souffrant de maladie mentale soulignent un effet pervers à la dépression. Contrairement à d’autres maladies chroniques, les gens qui souffrent de dépression sont souvent victimes de préjugés qui cherchent à banaliser le mal dont ils souffrent. Cela a souvent pour effet de pousser un retour prématuré au travail. En plus de l’absentéisme, le présentéisme constitue donc un autre facteur de baisse de productivité dans l’entreprise. Ainsi, 71 % des gens âgés de 25-65 qui ont vécu un épisode dépressif sont demeurés actifs dans le monde du travail. En plus d’être moins productive sur le plan individuel, cette présence a des effets sur l’ensemble du groupe de travail.
Quand le malheur des uns fait le bonheur des autres
Si la dépression provoque de lourdes pertes économiques dans plusieurs industries, ce n’est pas le cas pour l’industrie pharmaceutique qui voit les ventes d’antidépresseurs se multiplier. De 1999 à 2004, les ventes d’antidépresseur ont augmenté de 75% au Canada. La croissance est d’autant plus impressionnante si on prend comme point de référence l’année 1981. L’augmentation se chiffre alors à 353%.
Sommes-nous en présence d’une augmentation réelle du nombre de dépressions ou à une baisse des critères menant à sa médicalisation ? D’aucuns se posent la question, dont Janet Currie, professeur d’économie à l’Université Columbia. Dans un rapport intitulé La marchandisation de la dépression : la prescription des ISRS aux femmes, Currie écrit : « Avant l’arrivée des ISRS (inhibiteurs spécifiques du recaptage de la sérotonine, classe de médicaments incluant entre autres le Prozac) sur le marché, on considérait que la dépression touchait seulement 100 personnes par million. Depuis le lancement de ces médicaments, on estime qu’entre 50 000 et 100 000 personnes par million (soit un taux de 500 à 1 000 fois supérieur) souffrent de ce trouble »
Selon Currie, les industries pharmaceutiques cherchent à élargir la notion de dépression. Ces mêmes compagnies financent les activités de sensibilisation à la dépression et élaborent des questionnaires de dépistage incitant la population à consulter un médecin. Pas surprenant, quand on sait qu’en 2004, 81% des visites médicales ayant pour motif des problèmes d’humeur ont abouti à la prescription d’antidépresseur. De manière plus générale, 20% des femmes qui ont consulté un médecin se sont vues prescrire un antidépresseur. Selon Currie, ces statistiques sont d’autant plus inquiétantes par le fait que la question de la dépendance à ces médicaments reste nébuleuse.
l’Organe magazine, Montréal