L’Organe : On parle beaucoup ces jours-ci du clivage qui existerait entre les régions et les grands centres quant à la question de l’intégration des immigrants. Que pensez-vous de ce débat ?
Boucar Diouf : Je n’ai jamais habité à Montréal, ça fait 16 ans que j’habite au Québec et j’ai toujours habité à Rimouski. Je découvre Montréal, il y a des aspects que j’aime bien, d’autres qui m’attirent moins. Ce que je trouve qui est déplorable, c’est qu’autant les autorités politiques municipales que les habitants vont toujours se targuer d’habiter dans une ville qui est multiculturelle. C’est vrai que Montréal est multiculturelle, mais il faut faire attention, car une ville peut être multiculturelle sans être interculturelle. Des poches de culture se côtoient, mais ne se touchent pas. À Montréal, tranquillement, il commence à se former des espèces de ghettos et ça, je trouve que pour quelqu’un comme moi qui a vécu 16 ans à Rimouski, c’est des aspects qui ne m’intéressent pas vraiment. Ce qui m’intéresse avant tout c’est l’interculturalité, c’est catalyser un flux entre toi et la culture québécoise. À un point tel que, dans mon cas, après 16 ans, j’ai deux identités et ce n’est pas des identités fragmentaires, 50% Québécois et 50% Sénégalais : je suis 100% Québécois et 100% Sénégalais. Je pense que ça devrait être l’objectif de tout immigrant. Quand les gens ressentent en toi une partie d’eux-mêmes, ils vont s’ouvrir à toi tout de suite. Ce n’est pas un phénomène qui est passif, c’est un travail, il ne faut pas se leurrer.
O : Est-ce que c’est plus facile de s’intégrer en région ?
BD : Effectivement, si tu veux vivre l’interculturalité, c’est ça qu’il faut. Va vivre à Thetford Mines où a Rimouski, C’est sur, t’as pas le choix, au bout de dix ans tu vas te sentir Rimouskois. Moi, quand je rentre à Rimouski, je dis que je suis chez moi.
O : Qu’est ce qui vous manque de l’Afrique ?
BD : Ce qui me manque de l’Afrique, c’est ce qui me tape sur les nerfs maintenant quand j’y vais. C’est aussi ça, la double identité. À un moment donné, tu te dis : « mon pays me manque, les couleurs, les tambours dans les rues », mais en même temps, quand je vais en Afrique, en tant que Québécois, ça ne me tente pas que quelqu’un joue du tam-tam à coté de ma fenêtre. Et à un moment, je veux leur dire « allez-vous taper vos christ de tam-tam de l’autre coté ? ». Paradoxalement, quand je suis ici c’est ça qui me manque. Quand tu atteins le niveau d’hybridation où j’en suis, quand je suis en Afrique, c’est le Québec qui me manque et quand je suis au Québec, c’est l’Afrique qui me manque.
O : Qu’est-ce que cette hybridation vous permet en humour ?
BD : Quand je monte sur scène, je peux jouer sur trois univers différents. Je peux dire aux gens : « je vous emmène chez moi, je vais vous faire vivre une expérience que vous ne connaissez pas, au Sénégal ». Je peux aussi décider de dire je suis Boucar le Québécois maintenant, mais ce que je fais souvent, c’est catalyser des ponts entre la culture africaine et la culture québécoise. Je fais une hybridation, c’est l’avantage d’avoir une double identité. Je suis versatile. […] Je peux aussi me mettre de l’extérieur et dire que toutes ces affaires d’accommodement raisonnables, c’est de la marde. Je peux faire ça, moi. Je suis capable de parler des relations interethniques, des relations entre les Québécois, les Noirs, les Blancs et y allez à fond, alors que d’autres se feraient taper sur les doigts. […]
O : Considérez-vous que vous faites de l’humour engagé ?
BD : Je pense que oui. Engagé est peut-être un peu trop lourd, mais quand je monte sur scène, j’ai envie de communiquer quelque chose d’autre que le rire. […] Je pense que quand les gens sortent de mon spectacle, ils viennent me remercier. Pas parce qu’ils ont ri, mais parce qu’ils ont vu les choses autrement.
O : Est-ce que vous lancer en politique vous intéresserait ?
BD : Je ne cracherais pas là-dessus, j’avoue, mais pas tout de suite. J’ai envie que les gens prennent mes jokes au sérieux.
O : Est-ce que vous aimeriez incarner une sorte de modèle pour les immigrants ?
BD : Si ça pouvait arriver j’aimerais ça, […] mais je ne serais pas là pour représenter une communauté quelconque. […] Le communautarisme, je ne suis pas capable. Dire « la communauté noire », je n’aime pas ça. C’est sûr que j’ai une certaine solidarité avec les Haïtiens ou les Jamaïcains qui arrivent ici, mais un Jamaïcain qui vient d’arriver n’est pas plus mon frère qu’un Gaspésien avec qui j’ai étudié.
O : Comment doit-on faire pour éviter le communautarisme ?
BD : L’ouverture ! Toutes ces lois bidon sur le multiculturalisme, je ne crois pas à ça, moi. […] Il faut amener les gens à se sentir québécois, mais aussi éviter les trucs que l’on voit en ce moment, les accommodements raisonnables et tout ça. Je suis pour la laïcité totale, même forcée. J’ai quitté l’Afrique, moi, à cause de cet archaïsme, alors je n’ai pas envie de le retrouver ici. Les gens ont peur d’avoir deux identités, les identités multiples, ça existe. Moi, je vous recommande le livre d’Amin Maalouf, qui s’institule Les identités meurtrières. On peut être Arabe et Musulman, on peut être Perse et Musulman, on peut aussi être Perse et Musulman et Québécois pur laine. C’est possible, ça ne se fragmente pas. […] Tout le monde devrait avoir quatre, cinq cultures […]. Moi, je dis aux immigrants : « laissez-vous québéciser, et une fois que vous allez être québécisés, c’est sûr que les Québécois vont vous laisser les africaniser ».
l’Organe magazine, Montréal