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Les impatients

L’art cru de la souffrance

samedi 1er mars 2008, par Élise Prioleau

Le centre Les Impatients est un lieu de création artistique destiné aux personnes qui vivent la souffrance de la psychose. À travers l’art, la maladie trouve une voix. Si cette parole est parfois extrêmement créatrice, elle est toujours humanisante.

Josée chemine plusieurs fois par semaine vers l’un des trois locaux que compte la Fondation pour l’art thérapeutique et l’art brut du Québec, mieux connue sous le nom ‘Les Impatients’. Elle fréquente l’atelier de Montréal Est depuis maintenant sept ans. « Ici nous avons une place, nous sommes enfin considérés comme des personnes à part entière, explique-t-elle. C’est parce que l’on croit en nous que nous faisons du beau. » Profondément concentrés sur leurs œuvres respectives, les Impatients échangent idées et commentaires, tantôt sur l’art, tantôt sur la vie. Un seul mot d’ordre dans cet atelier d’expérimentation artistique : être soi-même en toute liberté.

Depuis 1989, le centre Les Impatients a comme objectif de démystifier la maladie mentale en redonnant une voix aux personnes qui en souffrent. Outre sa mission thérapeutique, la fondation offre à ses visiteurs un lieu de création libre et gratuit. Pour un temps, la maladie mentale devient source de création débridée, parfois sombre, souvent profonde. Artiste et thérapeute par l’art au centre depuis 14 ans, Johanne Proulx perçoit une authenticité unique dans l’art des Impatients. « Ce sont des créateurs qui ont la facilité d’aller à l’essentiel. Ils ont une fraîcheur que les artistes perdent en cours de route. C’est comme s’ils n’étaient pas influencés par la société, remarque-t-elle. À travers leur regard, ce sont des émotions crues qui se manifestent. » Le centre se veut un lieu de pure expérimentation artistique, sans contraintes techniques ou économiques. « Le but est d’offrir le contexte qu’il faut pour se découvrir soi-même, à travers l’exploration de ses propres images  », souligne-t-elle.

Un art prisé par les collectionneurs

Les Impatients organisent tous les ans un encan pour amasser des fonds. L’an dernier, les 400 œuvres du vernissage ont été vendues. Certains acheteurs ont dû débourser plus de 500 dollars pour une seule œuvre. Selon Johanne Proulx, « certains collectionneurs s’intéressent tout particulièrement aux œuvres réalisées aux Impatients ». L’art réalisé en situation d’exclusion sociale est en effet considéré comme une grande source d’inspiration par les artistes reconnus. Designer et propriétaire de la boutique Scandale, Georges Lévesque a été invité lors du lancement de l’exposition Collection pas prête à porter, organisée cet automne par la fondation. « Ils devaient fabriquer des robes de papier. L’un d’entre eux a fait une machine distributrice, explique-t-il, fasciné. Il y a une forte recherche intérieure dans l’art des Impatients. Je crois que nous les artistes, sommes tous un peu schizophrènes ».

« La souffrance de la maladie mentale est une expérience qui aborde les limites de l’être. C’est une expérience terrifiante, qui se situe en dehors des mots. Certaines personnes arrivent à l’exprimer, et d’autres la vivent comme fermeture »

Les œuvres réalisées durant les ateliers sont exposées dans plusieurs musées ainsi que dans des centres culturels. Le Musée des Beaux-Arts d’Ottawa, ainsi que le Musée de Québec exposent actuellement certaines toiles de la fondation. Selon Johanne Proulx, ce sont les musées eux-mêmes qui en ont fait la demande à l’organisme. Plusieurs pièces sont aussi précieusement conservées dans la collection privée de la fondation.

Un courant artistique reconnu

On le nomme art brut ou encore art cru. Au cours du siècle dernier, l’art réalisé par des personnes exclues, enfermées ou malades, a fait l’objet de collections partout à travers le monde. La plus célèbre est celle de l’artiste français Jean Dubuffet. Elle est aujourd’hui exposée dans la célèbre Collection de l’Art Brut à Lausanne en Suisse. L’art brut a été popularisé au 20e siècle par des artistes qui voulaient rompre avec la tradition artistique ainsi que les critères élitistes de l’académie. Les surréalistes en font partie.

Professeure aux départements de psychiatrie et d’anthropologie à l’université McGill, et affiliée au centre de recherche des Impatients, Helen Corin a visité les collections de la ville suisse romande cet été. Elle considère que l’expérience de la maladie mentale doit être davantage écoutée dans la société. « On a vu des personnes en situation d’enfermement qui on su révéler à travers l’art, des mondes d’une complexité incroyable », se passionne-t-elle. Pour la professeure, la psychose est avant tout une maladie profondément humaine. « La souffrance de la maladie mentale est une expérience qui aborde les limites de l’être. C’est une expérience terrifiante, qui se situe en dehors des mots. Certaines personnes arrivent à l’exprimer, et d’autres la vivent comme fermeture », témoigne-t-elle.

Les limites de la médecine

La maladie mentale est très peu acceptée dans la société québécoise. Les personnes qui en souffrent sont souvent exclues et isolées. Cette dévalorisation sociale est également présente dans le système de santé mentale. Selon Helen Corin, il y a peu d’écoute pour les gens atteints de ce type de maladie. « Dans notre société, nous approchons la psychose uniquement sous l’angle de la médication. Rares sont les endroits qui valorisent l’expression de cette maladie. Il y a cependant quelque chose que ces personnes ont besoin de dire », constate la psychiatre et anthropologue. Cette critique est partagée par l’étudiante au doctorat en psychologie à l’Université du Québec à Montréal et membre de la Société des Arts Indisciplinés, Sarah Kidd Deschênes. Si elle reconnaît que l’initiative des Impatients permet une émancipation et une reconnaissance des personnes atteintes de maladies mentales, elle considère que ce n’est pas encore suffisant. « Il n’y a pas d’intégration réelle des personnes psychotiques dans la société. La thérapie par l’art permet certes une émancipation, mais il ne faut pas oublier que ces gens-là sont privés de statut social dès qu’ils quittent l’atelier. Il y a une fascination pour la folie dans la société, mais cette différence n’est généralement ni écoutée, ni acceptée. »

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