Hier dans le monde, deux hommes se parlaient. L’un disait à l’autre combien il
détestait les autres, et l’autre lui disait combien il en détestait certains. L’un ajouta
que les autres étaient très différents, et l’autre remarqua que certains l’étaient bien
plus. Alors qu’ils voyageaient tranquillement dans un train conduit par un autre,
quelqu’un s’approcha d’eux et leur demanda du feu. « Laissez-nous tranquilles »,
s’exclama l’un, « allez en demander ailleurs. » L’autre répliqua que ça ne se refusait
pas, qu’après tout, ce monsieur n’était pas comme les autres, il était quelqu’un.
« Oui, mais c’est quelqu’un que je ne n’aime pas, répondit l’un, il n’est pas
plus différent que certains !
Moi, ceux que je n’aime pas, ce sont tous les autres, répondit l’autre.
Et moi, ceux qui m’énervent, ce sont ceux qui se prennent pour d’autres en
refusant du feu à certains, dit quelqu’un.
C’est vrai ! Pourquoi s’en prendre à certains ? dit l’autre.
Parce que je les connais, bien sûr, dit l’un. Et croyez-moi, ils sont pires que
les autres.
Qu’en savez-vous, vous ne connaissez même pas les autres, dit l’autre.
Pas plus que vous n’en savez quelque chose, remarqua quelqu’un.
Eh bien ! Je sais qu’ils ne sont pas comme moi, dit l’autre. Et en plus, je ne
compte pas pour eux. Je me méfie des gens pour qui je ne compte pas.
Je ne connais peut-être pas les autres, mais j’en connais certains qui les
connaissent. Et vous ? Pourquoi avez-vous besoin de compter pour les
autres ?
Parce que si je compte pour eux, je suis quelqu’un ! répondit l’autre.
Alors, vous ne savez vivre qu’à travers les autres, dit l’un.
Pas comme certains, s’exclama quelqu’un en le regardant.
Et en plus, ils vous ignorent autant que vous les détestez, renchérit l’un.
Et c’est bien pour ça que je les déteste, dit l’autre.
Alors que moi j’en déteste certains, mais pas les autres, dit l’un.
C’est comme ça que vous faites pour être quelqu’un ? dit l’autre.
Et c’est pour ça que vous ne donnerez jamais du feu à certains, dit quelqu’un.
Oui c’est vrai, je n’en aime pas certains, car ils m’empêchent d’être quelqu’un,
dit l’un.
Alors que moi, je n’aime les autres que s’ils me permettent d’être quelqu’un,
dit l’autre.
Alors, moi tout le monde m’envie et me déteste à la fois, dit quelqu’un. Parfois,
je préfèrerais encore n’être personne, vous savez.
Si vous n’étiez personne, vous seriez comme les autres, dit l’un.
Et nous aurons tous un jour besoin de quelqu’un », dit l’autre….
l’Organe magazine, Montréal