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L’expérience de Milgram

mardi 1er avril 2008, par Vera Zabeida

« Ce n’est pas moi, c’est l’autre ! » Combien de fois avons-nous dis cela étant enfant pour ne pas nous faire blâmer d’avoir cassé la tasse jaune citron de papa ou d’avoir accidentellement jeté à la poubelle les importants papiers de maman ? L’autre, ça pouvait être n’importe qui, mais pas nous !

Malgré ce que l’on pourrait croire, ce syndrome de délégation des responsabilités ne se dissiperait pas avec l’âge. C’est ce qu’a découvert Stanley Milgram en 1963 dans une série d’expériences portant sur l’obéissance.

Choqué, comme tant d’autres, par les atrocités de la Seconde Guerre Mondiale, Milgram a voulu comprendre ce qui pouvait inciter des gens apparemment sains d’esprit à commettre ces crimes. C’est de ce questionnement qu’a découlé l’une des expériences les plus consternantes sur la nature humaine.

Cette expérience avait pour but de mesurer la limite de l’obéissance des individus aux ordres d’un supérieur si la responsabilité de leurs actions était prise en charge par celui-ci. On a donc recruté des volontaires par le biais d’une annonce passée dans un journal local, disant que l’on cherchait des participants à une expérience sur la mémoire. Les volontaires étaient rémunérés, mais faiblement. Il y avait trois participants lors des expériences : l’expérimentateur, le volontaire, et un acteur qui avait été engagé pour les besoins de l’expérience, mais qui se présentait comme un volontaire. Par le biais d’un tirage truqué, on assignait le rôle de « professeur » au volontaire et celui d’« étudiant » à l’acteur. Le professeur devait tester l’étudiant et lui administrer à chaque mauvaise réponse une décharge électrique dont l’intensité était variable : de minime, elle pouvait devenir fatale. Tout au long de l’expérience, l’expérimentateur se trouvait dans la même salle que le professeur et l’élève et ordonnait au professeur d’augmenter les chocs à mesure que l’expérience progressait, et ceci, malgré les protestations véhémentes de l’étudiant.

Or, 65 % des volontaires sont allés jusqu’au bout, soit jusqu’à administrer la décharge électrique mortelle à l’étudiant. Aucun expert ne s’attendait à de tels résultats. Selon les prévisions, seuls 2 % des individus devaient aller jusqu’à la dose fatale, et il aurait alors fallu les considérer comme des psychopathes. Depuis, l’expérience a été reproduite sous plusieurs formes, sur plusieurs continents, et sur une longue période. Les résultats ? Toujours les mêmes. Le test a mis en jeu des hommes et des femmes, et on a observé que cette variable n’avait aucune influence sur les résultats.

Que peut-on tirer de cette étude ? La plus grande leçon réside dans le fait qu’une personne ordinaire peut commettre des actes atroces lorsqu’elle entre dans une structure hiérarchique où sa conscience est mise en veilleuse.

Cette étude a suscité de nombreuses controverses sur le plan éthique et méthodologique. Martin Orne, l’un de ces critiques, affirme que le sujet d’une expérimentation a le désir d’être effi- cace et utile. Il est donc possible qu’il s’en remette souvent à l’expertise de l’expérimentateur quant à la sécurité et au caractère moral de l’expérience, ce que l’on nomme le « pacte d’ignorance ».

Pour appuyer sa théorie, Orne a mené une expérience dans laquelle il a demandé à des sujets de lancer un serpent ou du vitriol au visage d’un inconnu. La majorité des sujets ont obéi sans broncher, se justifiant par le fait qu’étant dans une clinique de psychologie expérimentale, ils croyaient que l’expérience était truquée. D’autres critiques se sont aussi questionnés sur l’éthique de cette expérience en raison du considérable choc nerveux qu’ont ressenti les sujets.

À toutes ces critiques, Milgram a répondu que les vidéos de l’expérience confirmaient que les sujets avaient ressenti une immense tension psychologique, ce qui allait donc à l’encontre de la thèse du pacte d’ignorance. De plus, selon Milgram, les sujets interrogés à la suite de l’expérience se disaient heureux d’avoir participé.

Malgré les résultats plutôt pessimistes de cette expérience, on pourrait aussi considérer la nature humaine sous l’autre angle : celui des gens qui ne sont pas allés jusqu’au bout.

François Rochat et André Modigliani, tous deux professeurs à l’Université du Michigan, ont comparé les réactions des sujets désobéissants à celles des habitants d’un village français qui ont contribué à sauver la vie de milliers de Juifs entre 1940 et 1944. Ils en ont conclu que ces gens étaient tout simplement des êtres humains, et non des héros ou des saints, ce qui prouve que « l’ordinaire de la bonté est une réalité humaine aussi tangible que la banalité du mal ». L’enquête a également révélé que, bien que des motivations personnelles évidentes étaient à l’œuvre, la réussite a surtout été due à l’action collective des individus. Milgram a lui-même observé que « la résistance à l’autorité malveillante doit être enracinée dans l’action collective si elle veut être véritablement effi- cace. » Autrement dit, « quand un individu veut se dresser contre l’autorité, le meilleur moyen pour lui d’y parvenir est de s’appuyer sur le groupe auquel il appartient : la solidarité reste notre rempart le plus efficace contre les excès de l’autorité. »

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