On n’empêche pas un petit cœur d’aimer de Claire Castillon Éditions Fayard – hiver 2007 162 pages – 22,95 $
Claire Castillon est une jeune auteure française qui s’est faite connaître grâce à Insecte, un premier recueil de nouvelles délicieusement grinçantes portant sur les relations tortueuses que mères et filles peuvent entretenir. Dans ce second volet, l’écrivaine nous invite une nouvelle fois à parcourir les méandres d’un univers relationnel rongé par la tristesse, les frustrations, la jalousie et l’hypocrisie à travers une vingtaine de courts récits aussi infects – la rime est assez facile avec Insecte, il faut l’admettre – que révélateurs. En effet, Claire Castillon a cette fois-ci donné la parole à un cercle plus large de sombres personnages. Parmi ces derniers se trouve par exemple une jeune fille incestueuse qui pousse son père à quitter le foyer familial pour elle ; un kidnappeur d’enfant qui ne comprend pas pourquoi sa proie, qu’il aime pourtant plus que tout, veut s’enfuir ; ou encore une mère si bouleversée par la mort violente de sa fille qu’elle en devient folle, ce qui conduit son mari à lâcher le chien de garde de la maison sur elle pour l’égorger. Dures, tordues, implacables, les nouvelles de Claire Castillon s’égrainent sur un ton léger qui en accentue la cruauté et l’irrévérence. Et aussi incroyables que soient les histoires qu’elle met en scène, il n’est pas rare que nous nous reconnaissions dans l’une ou l’autre de ces situations tant les traits de caractère des personnages nous sont familiers, voire intimes. Un grand moment de lucidité.
Moebius (numéro 114) – Sécurité / Surveillance Collectif – automne 2007 182 pages – 10 $
À trop nous attarder aux livres, on en oublie parfois que la création littéraire emprunte bien des voies. La revue Moebius fait en l’occurrence partie de ces petits bijoux qu’il faut absolument découvrir. Produite par l’équipe des éditions Triptyque, elle explore chaque année quatre thèmes à travers la plume d’une quinzaine d’auteurs québécois qui nous réservent souvent de belles surprises. L’édition de l’automne 2007, consacrée au sujet « Sécurité / Surveillance », nous a notamment donné le plaisir de lire une nouvelle (Montana) signée par Laurent Chabin, qui n’a pas hésité, avec l’audace qu’on lui connaît, à critiquer de manière parabolique le piège des préjugés que l’on entretient vis-à-vis des autres, ou du moins de ce que l’on ne connaît pas. Que dire également de Mémé est la condition post-mortem, d’Ollivier Dyens, un déluge littéraire qui fustige de manière totalement loufoque la tyrannie des idéologies. Il serait en fait long de s’arrêter sur chacun des récits, réflexions et poèmes qui constituent ce numéro, car ils sont tous d’une qualité remarquable et propices au débat. Aussi préférons-nous vous en conseiller vivement la lecture si vous aimez la littérature québécoise et souhaitez en suivre l’évolution.
Balade en train assis sur les genoux du dictateur de Stéphane Achille VLB éditeur – automne 2007 192 pages – 21,95 $
Au même titre que les Prix littéraires de Radio-Canada, le Prix Robert-Cliche du premier roman nous permet chaque année de découvrir des auteurs prometteurs. Ce fut encore le cas en 2007 avec Stéphane Achille, qui a réalisé un roman à la fois très original et d’une force incroyable sur le thème de l’excès du pouvoir et, parallèlement, sur celui de la vision que l’on peut avoir de soi et des autres, avec tout ce que cette dernière comporte de faussé et d’hypocrite. Le récit met en scène deux hommes qu’au premier abord tout sépare. Le premier est un musicien raté qui cherche à oublier ses échecs en allant se réfugier dans un hôtel new-yorkais aux frais de son frère, qui brasse de grosses affaires un peu partout. Et le second, un étrange personnage qui va se prendre d’affection pour cet artiste et l’inviter à le suivre dans son pays, quelque part en Amérique latine. Les cartes du jeu s’abattent dès lors progressivement sur la table. On apprend que l’hôte est un dictateur de la pire espèce qui n’hésite pas à tuer des gens innocents pour se protéger, semer la terreur ou simplement se faire plaisir. Que son image repose sur une supercherie et qu’il ne croit en rien, si ce n’est dans la culture du pouvoir, culture qu’il a construite de manière éminemment raffinée. Face à cet homme sans scrupules mais d’une extrême intelligence, notre musicien raté se révèle bientôt comme un être aussi orgueilleux, arrogant et méprisant que ceux qu’il tentait auparavant de dénoncer. Dans le huit clos d’un train qui mènera ces deux hommes à travers les terres d’un pays au bord du chaos, la vérité tapie au fond de l’un comme de l’autre jaillira de manière tantôt cruelle, tantôt ironique ou sensible, mais toujours troublante. À dévorer sans modération.
l’Organe magazine, Montréal