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Téléréalité : je regarde donc je suis

mardi 1er avril 2008, par Sébastien Dorélas

Qu’on l’aime ou qu’on la déteste, la télé réalité, genre hybride mélangeant la réalité, la fiction et le documentaire, occupe une place prépondérante au petit écran. La plupart des grands télédiffuseurs aux quatre coins du monde proposent de plus en plus d’heures de ce type de programmation. Pop Idol, la version chinoise d’American Idol, attire en moyenne 400 millions de téléspectateurs. En effet, l’engouement pour ces aspirants chanteurs, ces lofteurs publics ou ces hurluberlus cherchant leur minute de gloire ne cesse de croître. On ne cesse de les épier et de commenter leurs moindres faits et gestes devant la caméra. Plaisir anodin ou pur voyeurisme ?

Luc Dupont, professeur de communication à l’Université d’Ottawa et auteur de Téléréalité : quand la réalité est un mensonge, ouvrage dans lequel il analyse l’ampleur de ce phénomène télévisuel, explique que « le coup fumant des télédiffuseurs, c’est de nous faire accroire que c’est de la réalité alors que cela ne l’est pas. »

La télé réalité d’hier à aujourd’hui

Dès 1963, Andy Warhol présente Sleep, long métrage de six heures où l’on voit un individu endormi. « Andy Warhol est celui qui a lancé tout ça en disant qu’un jour, on verrait du vrai monde dans un vrai contexte devenir célèbre », explique Dupont.

En Amérique du Nord, c’est en 1989 que le genre apparaît au petit écran. COPS, émission dans laquelle un caméraman suit les péripéties quotidiennes de policiers, a été la première émission à porter le titre de télé réalité. Toujours à l’antenne sur le réseau FOX, elle continue d’être l’émission phare du genre. Durant les années 1990, la chaîne MTV proposa The Real World. Dans cette émission, de jeunes adultes dans la vingtaine devaient cohabiter. Ces deux émissions ont posé les bases de la télé réalité telle qu’on la connaît.

Pour la sociologue de l’UQAM Anouk Bélanger, le phénomène n’a rien de nouveau. « La télévision (…) a subi une transformation aux cours des 20 dernières années. La télé réalité entre dans cette transition qui s’est poursuivie », explique-t-elle. Avec les années 1980 et 1990, une intégration des téléspectateurs s’était progressivement faite à la télévision. Plusieurs avaient pris l’habitude de suivre des talk-shows qui étaient devenus des lieux de confession extraordinaires pour des gens ordinaires.

Vendre de la réalité

D’un point de vue économique, la télé réalité est très rentable. Les cotes d’écoute sont généralement bonnes. L’émission American Idol démultiplie ses profits grâce à la vente de produits dérivés, d’albums et de places de concert. Les coûts de production sont minimes par rapport aux profits. La firme de production télévisuelle Endemol a mis la main sur plusieurs concepts de télé réalité (Big Brother, Loft Story, Fear Factor, etc.) et les revend à des réseaux de télévision partout au monde.

De plus, la télé réalité innove en terme de regroupement des supports. Au Québec, Quebecor Media a su faire mousser le phénomène Star Académie en diffusant ces émissions sur Internet, à la télévision généraliste (TVA) ainsi que sur les ondes de certaines chaînes de radio lors des quotidiennes du dimanche soir. Parallèlement, Star Académie a stimulé la vente d’albums dans les magasins HMV, chaîne aussi détenue par Quebecor Media.

La culture de l’ordinaire

La télé réalité a donc ouvert une porte sur la culture de l’ordinaire. Comment expliquer que tant de gens participent à une culture du banal ? « On est dans une société individualiste, et on sait que tout le monde rêve de devenir une star au fond. La télé réalité est donc venu combler cela », avance Dupont. Pour Bélanger, « beaucoup de gens participent à ces émissions, qui sont à la base une nouvelle forme de série dramatique avec une forte intensification du réel. » La représentation de gens ordinaires a de plus une incidence directe sur les téléspectateurs, puisque cela procure à ces derniers une facilité d’identification aux protagonistes. Ils collaborent donc avec le concurrent, identifiable comme l’un des leurs. « Ces héros ou underdogs doivent affronter bien des épreuves. Le public développe un sentiment d’attachement rapide avec eux », estime Bélanger. Les téléspectateurs deviennent aussi des participants lorsqu’ils se prononcent moralement sur les concurrents et lorsqu’ils sont appelés à voter pour le candidat ou la candidate qu’ils désirent voir rester dans l’émission, lorsque celle-ci met en jeu un processus d’élimination progressive des participants. Cela ajoute beaucoup plus à ce processus de démocratisation de la télévision.

Une célébrité éphémère

Parallèlement à cette explosion d’émissions, on a assisté à une exposition grandissante de ces nouvelles personnalités publiques dans les médias, particulièrement dans la presse à potin. Les magazines sont nombreux à mettre en première page des participants de télé réalité. Considérés comme des gens ordinaires, leurs vies privées sont scrutées dans les moindres détails. Les médias exposent leurs drames privés et leurs confessions publiques.

Ces célébrités ont su toucher le public autant que les grandes stars hollywoodiennes. Le « star système » actuel est-il appelé à disparaître pour faire place à la célébrité ordinaire ? Pour Dupont, il est clair que le « star système » semble perdre des plumes. « On ne parle pas des stars classiques, car il y a une fatigue des stars actuelles. On regarde le voisin par voie de conséquence. On s’intéresse au voisin qui est passé dans une télé réalité ou à la télévision. », estime-t-il. « Certaines vedettes sont devenues par ricochet des vedettes des sites Web sur les célébrités. »

Le propos de Bélanger est plus nuancé. « L’intérêt du public s’est dirigé vers la surveillance de l’ordinaire en même temps que la télé réalité est devenue populaire. On ne s’intéresse plus aux vedettes pour leur dernier film, album ou livre. On s’intéresse davantage à leur vie personnelle. Ils se prêtent à ce jeu et se représentent aussi dans leurs quotidiennetés en nous présentant leur nouveau- né, leur nouvelle flamme amoureuse ou même leur garde-robe. »

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