En effet, lors de certains ateliers appelés « thématiques », les femmes violentées sont amenées à illustrer littéralement un mur de briques symbolisant les causes de l’effroi qui les habite. Or, ce n’est pas les mots « injures », « coups de poing » et « menaces » qui apparaissent au tableau. L’agrégat semble plutôt assemblé la plupart du temps par les termes « estime de soi », « honte » et « préjugés ». « Beaucoup de femmes ont de la difficulté à parler parce qu’elles ont peur d’être jugées par leur entourage », explique la directrice de la maison Regard en Elle, Nathalie Lemieux. Bachelière en psychologie, elle indique que quitter un conjoint implique souvent des conséquences qui font qu’une telle décision ne se prend pas du jour au lendemain. « Ce n’est pas si simple par exemple quand tu as des enfants, ça implique quitter un quartier, un voisinage ou même un emploi. »
La peur de soi
« La première question que je pose à quelqu’un qui nous rejoint par téléphone, c’est “qu’est-ce qui se passe ?” », confie Mari-Jo Landry, travailleuse sociale et intervenante auprès de la jeunesse à Regard en Elle. Aussi banale que cette phrase puisse paraître, elle secoue la majorité des femmes qui l’entendent. Pour la première fois, on les questionne sur ce qu’elles vivent. Leur déconfiture leur est reflétée comme dans un miroir. De cette discussion naît un périlleux cheminement qui les amènera à prendre conscience du cercle vicieux dans lequel elles sont prises, le cycle de la violence conjugale (voir encadré).
Les intervenants tentent en premier lieu de faire cheminer une femme meurtrie par rapport à elle-même, au lieu de directement la confronter à la séparation. Selon l’Institut national de santé publique du Québec (INSP), l’une des raisons fondamentales pour lesquelles une femme reste avec son conjoint violent est l’espoir de changement. « L’homme violent représente à la base une personne qu’elles ont aimée, chez qui elles ont trouvé des qualités fondamentales et qui est souvent le père de leurs enfants », ajoute Landry. Les convaincre de quitter l’agresseur n’est pas nécessairement la première solution.
« L’homme violent représente à la base une personne qu’elles ont aimée, chez qui elles ont trouvé des qualités fondamentales et qui est souvent le père de leurs enfants. »
Les aidantes vont donc commencer par travailler avec la victime sur le plan personnel et émotionnel. Les intervenantes considèrent plutôt la résidence Regard en Elle comme un coffre à outils où leurs protégées puisent des ressources et des trucs. « On les aide à reprendre confiance en elles, à cibler leurs intérêts, leurs compétences. C’est réapprendre à être pour reprendre le pouvoir qu’elles ont perdu », indique Lemieux. L’INSP souligne effectivement que contrairement à la croyance populaire, la violence conjugale ne se traduit pas par une « perte de contrôle », mais bien par une « prise de contrôle » volontaire de la part d’un individu.
Tabous, mythes et statistiques
Dans des situations aussi délicates et subjectives, il s’agit d’ausculter à la loupe tous les facteurs. Par exemple, la violence en tant que telle ne constitue qu’un aspect de la problématique conjugale, qui elle-même est multiforme. « La violence verbale, psychologique, économique [monopole des finances] et sexuelle ne sont pas non plus à négliger. La blessure physique ne vient souvent qu’en dernier recours, quand les autres tactiques de manipulation ne fonctionnent plus », confirme Isabelle Vanasse, coordonnatrice des services psychosociaux courants du CLSC Le Meilleur, à Repentigny. Étant mieux informées des différentes formes d’agression, les femmes hésitent de moins en moins à aller chercher du soutien. Elles sont aussi de plus en plus nombreuses à détecter à l’avance une situation qui pourrait dégénérer, et donc à ne plus attendre la première violence pour demander de l’aide. « On ne le répétera jamais assez, la violence verbale, ça reste de la violence », insiste Landry.
Hommes battus ?
Une étude effectuée en juin 2007 par l’Enquête sociale générale (ESG) de Statistiques Canada a soulevé un tollé en suggérant qu’au Québec, les hommes étaient davantage victimes de violence conjugale que les femmes. « Un homme sur 66 et une femme sur 70 ont été victimes de violence de la part de leur conjoint ou d’un ex-conjoint », selon l’analyse qu’a fait l’Institut de la statistique du Québec des données recueillies par l’ESG. Ces résultats contrediraient ceux des autorités policières, ainsi que ceux de l’INSP, selon lequel 13 840 femmes ont fait l’objet de violences conjugale en 2003, contre 2 618 hommes. Du côté des CLSC, Vanasse, tout en étant pleinement consciente de l’existence du phénomène, avoue ne jamais avoir rencontré elle-même de cas d’hommes violentés. Du point de vue de la directrice de Regard en Elle, Nathalie Lemieux, la société subirait encore les effets du système patriarcal dominant. Sans entrer dans la guerre entre féministes et masculinistes, la directrice maintient que les accès de colère viennent toujours plus rapidement et facilement chez l’homme. « On n’a seulement qu’à constater le nombre d’hommes en prison comparativement au nombre de femmes », fait-elle remarquer. Selon les données de Statistiques Canada pour la période 2004-2005, les femmes représentaient 5 % de la population carcérale nouvellement admise.
Les deux intervenantes ont aussi rappelé qu’il ne fallait pas mélanger « violence » et « légitime défense ». « Il arrive parfois que des hommes portent plainte contre leur conjointe alors qu’ils l’avaient d’abord violentée », souligne Isabelle Vanasse. Elle prend toutefois soin de préciser qu’il ne faut pas banaliser la situation des hommes qui pourraient avoir subi de la violence conjugale. « Une violence verbale de la part d’une femme peut être tout aussi nocive », enchérit-elle.
En 2004, 86 % des femmes violentées se trouvant dans un refuge fuyaient des violences psychologiques ou émotives, 68 % des violences physiques, 50 % des menaces, 46 % une exploitation financière, 31 % un harcèlement, et 27 % la violence sexuelle. Source : Statistiques Canada
l’Organe magazine, Montréal