L’eau, arme de guerre
L’eau est employée comme arme lorsqu’une « partie dans le conflit utilise l’eau, en n’ayant pas pour objectif de contrôler l’eau, mais plutôt de faire du mal à un ennemi, en polluant son eau, par exemple », explique Léna Salamé, coordinatrice de projet au sein du programme Du Conflit Potentiel au Potentiel de Coopération. Ce programme de l’UNESCO a pour but d’encourager la paix, la coopération et le développement relatifs à la gestion des ressources partagées en eau. La destruction des ressources et des équipements liés à l’eau remonte à des milliers d’années. Au 6e siècle avant notre ère, Nabuchodonosor, souverain de Babylone, détruisit une partie de l’aqueduc approvisionnant la cité de Tyr pour mettre fin à son siège. Les systèmes d’approvisionnement modernes sont encore plus vulnérables, car ils sont fréquemment connectés à des réseaux électriques. L’eau utilisée comme arme en période de conflit devient souvent victime du conflit, laissant les populations civiles durement touchées.
Jacques Sironneau, auteur de L’eau, nouvel enjeu stratégique mondial, prévient qu’il faut faire attention à la terminologie puisque l’eau peut être utilisée comme arme directe ou indirecte. Un exemple d’arme directe est l’invasion de la Chine par les Japonais en 1937 ; les généraux chinois ont fait sauter les digues du Fleuve Jaune pour ralentir les troupes japonaises, emportant aussi des paysans. « L’utilisation indirecte de l’eau, quant à elle, se produit lorsque la possession d’une ressource en eau sert de moyen de propagande ou de chantage », dit Sironneau. La Turquie a longtemps menacé d’arrêter le débit d’eau du Tigre et de l’Euphrate si la Syrie n’arrêtait pas le flot de réfugiés kurdes. En février 1991, la Turquie a presque complètement bloqué l’écoulement de l’Euphrate, provoquant une grave crise en Syrie, qui aidait les partisans du Parti des Travailleurs du Kurdistan en lutte pour l’indépendance du Kurdistan turc. Salamé renchérit en disant qu’en Irak, Saddam Hussein pollua l’eau et dessécha les zones occupées par les Kurdes pour les chasser. Encore aujourd’hui, la région de la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran, qui se partagent le Tigre et l’Euphrate, est considérée comme une vraie poudrière.
Une guerre de l’eau, vraiment ?
Selon le géographe américain Aaron Wolf, c’est après la Guerre froide, lorsque l’on a commencé à parler de sécurité environnementale que l’on a commencé à considérer l’eau comme une source de conflit et une arme. Dans un entretien avec le Courrier de l’UNESCO, il affirme que la seule vraie guerre de l’eau reconnue remonte à 4 500 ans et opposait deux cités mésopotamiennes à propos du Tigre et de l’Euphrate. Salamé confirme en disant que dans les dernières années, on n’a trouvé aucun conflit armé pour l’eau, aucune vraie guerre, que des escarmouches. « L’eau est tellement importante que les États ne peuvent pas se permettre de faire la guerre à propos de cette ressource ; il y a plus à perdre qu’à gagner. Les pays qui partagent des ressources en eau sont interdépendants. »
Même s’il considère que l’eau peut créer des tensions, Houchang Hassan-Yari, professeur et directeur du département de science politique et d’économique au Collège militaire royal du Canada, croit que l’eau peut contribuer à diminuer les tensions. Il donne en exemple la Turquie, qui pourrait fournir des ressources hydriques à la Jordanie, Israël et la Palestine et ainsi alléger les points de discorde. « L’eau facilite le dialogue parce qu’elle est importante pour la vie et le développement », dit Salamé.
Sironneau suggère quant à lui de rester prudent. « La guerre de l’eau se développera peut-être si on n’arrive pas à convaincre les Israéliens de partager l’eau et le gouvernement turc de mettre un bémol à la multiplication des barrages qu’il fait. » Il explique qu’il y a trois grandes thèses sur la guerre de l’eau. La première, la thèse « médiato-populiste » garantit qu’il y aura des guerres de l’eau. La seconde thèse, universaliste, défendue entre autres par l’UNESCO, assure que les guerres de l’eau sont quasi impossibles. Comme l’eau est un bien vital, les pays en conflit seraient condamnés à bien s’entendre. « À mon avis, il faut se situer à la croisée des deux. C’est vrai que sur une période très longue, il y a eu peu de conflits pour la possession des ressources en eau, mais les possibilités de futures tensions sont très fortes, surtout dans les zones de fractures. »
La protection de l’eau
La protection de l’eau durant les conflits armés se fait par le droit international humanitaire, mais en temps de paix, ce droit n’est pas applicable. La Convention de Genève (1949) protège les populations civiles et la Convention de La Haye (1907) établit les obligations des belligérants durant les opérations militaires. Deux protocoles supplémentaires liés plus directement à l’eau sont instaurés en 1977, après une prise de conscience suite aux effets destructeurs de la guerre du Vietnam.
Ces conventions sont cependant limitées, car l’eau n’y est jamais mentionnée clairement. Les protocoles de 1977 n’ont été ratifiés que par 159 États et certains pays puissants, dont les États- Unis, se sont opposés à la ratification. « Les pays qui auraient le plus besoin de stabilité juridique ne le ratifient pas parce qu’ils veulent faire comme ils l’entendent. Il faut mener une grande campagne internationale de conviction pour leur montrer qu’ils ont un intérêt », dit Sironneau. « La Turquie ne le ratifiera pas avant que son projet de 20 barrages ne soit fait. » Dans le cas du conflit israélo-palestinien, Hassan-Yari note qu’il n’y a pas de détermination à se retirer de la Cisjordanie occupée, en raison de la présence de nappes souterraines dans la région : « On ne voit pas de volonté de la part d’Israël de regarder le problème de l’eau de façon non conflictuelle. » En effet, d’autres limitations de ces dispositions sont l’absence de législation sur les nouvelles formes de conflits comme le terrorisme, et l’absence d’institutions internationales permettant d’appliquer les lois.
Selon Sironneau, les conventions internationales sont importantes, mais les conflits liés à l’eau se règleraient mieux au niveau régional. Il apporte cependant un bémol : la création d’organes régionaux pour régler les conflits liés à l’eau suppose d’abord et avant tout une volonté diplomatique et politique. Un État qui n’a pas envie d’agir au niveau international a peu de chance de vouloir le faire au niveau régional.
En 2002, la création d’une Cour pénale internationale, qui est compétente à l’égard des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité et des violations du droit international humanitaire, fait naître une lueur d’espoir. Encore là, le manque de soutien des États-Unis réduit sa portée.
« Le droit international est un droit consensuel, on ne peut pas obliger un état à faire quelque chose », rappelle Salamé.
l’Organe magazine, Montréal