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L’eau indienne

samedi 1er mars 2008, par Laurence Baribeau-Sabourin

En ce moment, dans bon nombre de réserves autochtones, on fait bouillir l’eau avant de la consommer. Si l’on en croit le Rapport du groupe d’expert sur la salubrité de l’eau potable dans les collectivités des Premières nations (RSEPPN) de novembre 2006, on la fera bouillir encore longtemps. Les différents intervenants dans ce dossier ne sont en effet pas encore près de s’entendre.

L’ONU décréta la Décennie internationale de l’eau potable et de l’assainissement (DIEPA) de 1981 à 1990. Elle désigna également les années 1995-2004 comme la Décennie internationale des populations autochtones. Dans ce contexte, pour régler les problèmes d’accès à l’eau potable dans les collectivités et réserves autochtones du pays, le regard de la communauté internationale s’est tourné vers le gouvernement fédéral du Canada, à qui il revenait d’agir sur ce dossier puisqu’il détient une obligation fiduciaire envers les autochtones depuis l’adoption, en 1867, de l’Acte des Sauvages (rebaptisé plus tard la Loi sur les Indiens), corps de lois qui inscrit les autochtones comme pupilles de l’état, l’expression juridique qu’on utilise pour désigner ceux que l’état prend a sa charge. Durant ces années, le gouvernement fédéral a investi plusieurs centaines de millions de dollars pour que le plus grand nombre possible de réserves, du moins celles qui avaient conclu des accords avec lui à ce sujet, puissent avoir accès à de l’eau potable.

Le rapport annuel de la Commission pour le développement durable de 2005 nous apprend toutefois que la situation ne s’est guère améliorée. Le gouvernement fédéral n’a jamais fourni suffisamment de ressources financières, humaines ou structurelles aux réserves autochtones pour garantir une qualité d’eau potable comparable à celle que l’on retrouve dans les autres villes et villages du pays.

Avoir accès à une eau potable est perçu comme étant un droit humain fondamental et, désormais, comme une condition essentielle du développement durable. Faire des réserves autochtones des communautés durables fait partie du mandat du ministère des Affaires indiennes et du Nord canadien. L’échec dont la vérificatrice générale rend compte dans son rapport, lequel responsabilise à la fois le gouvernment fédéral pour son manque d’invesstissements et les dirigeants des communautés autochtones pour leur mauvaise gestion, n’est pas un cas unique.

La Décennie internationale de l’eau potable et de l’assainissement, qui a duré de 1981 à 1990, a accusé des ratés à l’échelle mondiale. Aussi, l’Organisation Mondiale de la Santé retente le coup en faisant des années 2005 à 2015 la Décennie internationale d’action « L’eau, source de vie ». Au Canada comme ailleurs, on se rend compte que pourvoir les populations en eau potable s’avère complexe.

Cela est d’autant plus vrai dans le cas des réserves autochtones, empêtrées dans les considérations constitutionnelles et juridiques, puisque les rapports entre le gouvernement fédéral et les autochtones, leurs pupilles, sont teintés par les vestiges d’un lourd passé colonialiste. La question de l’eau y intègre de nombreux enjeux non avoués qui génèrent énormément de tension entre les parties : l’autonomie gouvernementale des autochtones, la définition des droits ancestraux ou des droits issus de traités liés à l’eau, l’estimation des ressources que devrait fournir le gouvernement, ou encore, les compétences et les responsabilités des autochtones dans la gestion des réseaux d’approvisionnement en eau.

À cela, il faut ajouter le fait que le gouvernement canadien ne s’est jamais fait le champion de la sécurité de l’eau à l’échelle du pays. Depuis la tragédie de Walkerton, communauté blanche du nord de l’Ontario, survenue en 2000, où la contamination de l’eau potable avait coûté la vie à sept personnes et rendue malades des centaines d’autres, différents groupes de citoyens ont fait pression sur le gouvernement fédéral pour garantir la sécurité de l’eau potable. L’un des problèmes est qu’à ce jour, il est difficile de définir ce qui constitue une eau potable salubre au Canada. Le rapport d’enquête sur Walkerton l’a définie comme étant une « eau dont le risque est si négligeable que toute personne raisonnable et informée pourra en consommer sans crainte ». Tous les rapports sur l’eau au Canada ont fait état de la même difficulté de tracer une ligne entre salubrité et insalubrité, ce qui complique donc la question de l’assainissement des eaux dans les réserves.

Les réserves sont de petites tailles et situées en régions éloignées dans ce qui constitue le nord du Canada. Elles souffrent d’un manque de capacité économique. Elles n’ont jamais par le passé été desservies par des réseaux d’approvisionnement en eau potable de qualité, elles ne le sont pas encore dans bien des cas, comme dans celui de la réserve de Kitigan Zibi, en Outaouais. Les études visant à trouver la façon d’installer, réglementer et gérer ces réseaux n’en sont encore qu’au stade préliminaire.

Même si elle constitue une part importante de l’identité autochtone, aucune définition juridique n’assimile l’eau à un droit ancestral. « Mon peuple, les Malécites, se désigne lui-même sous le nom de peuple de la magnifique rivière. Notre compréhension de ce que nous sommes est clairement liée au cours d’eau que les Européens ont nommé la rivière Saint-Jean. Si nous perdons nos rivières, nous perdons une importante part de nous-même », affirmait Andy Nicholas, membre la bande Tobique lors des audiences publiques ayant mené au RSEPPN en novembre 2006.

Dans les témoignages livrés par les autochtones sur le sujet, on trouve une nostalgie du temps où l’eau, constamment potable et abondante, était au cœur de la vie spirituelle des autochtones, qui se posaient d’ailleurs en « gardien des eaux, des terres, des ressources, guidés par les connaissances communes de nos ancêtres », comme l’expliquait le Grand Chef Sydney Garrioch du Manitoba Keewatinowi Okimakanak lors de ces mêmes audiences.

Aujourd’hui, l’eau est synonyme de saleté, de bureaucratie, d’histoire coloniale. « Les Premières nations considèrent que l’eau est le sang de notre mère la terre et que la terre est maintenant malade. » Cette constatation est celle du conseil des Anicinapeks de Kitcisakik, lesquels ont aussi pris la parole lors des audiences publiques. Les autochtones dénoncent le mode de vie des Blancs, en décalage avec les principes du développement durable, contrairement aux économies traditionnelles de chasse et de pêche, et qui a en premier lieu contaminé les lacs et les rivières où les autochtones pouvaient s’abreuver en tout temps.

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