Le Canada s’accroche pour l’instant à son eau, mais du bout des doigts. Si tous les permis d’exportation d’eau en vrac ont été refusés au Canada ces dernières années, c’était in extremis et à reculons. La Colombie-Britannique a hâtivement révoqué en 1991 un permis octroyé à la compagnie américaine Sun Belt Water. L’Ontario a fait de même en 1998 avec une entreprise canadienne, Nova Group. Et en 2001, Terre-Neuve s’est résignée à refuser la demande du McCurdy Group. Sous la seule pression, dans chaque cas, de l’opinion publique.
L’idée d’exporter l’eau canadienne n’est pas nouvelle, puisque cela fait 50 ans que le Canada se voit proposer des projets grandioses en ce sens (voir encadré). Ces projets n’ont jamais vu le jour, en raison autant de leur coût astronomique que de leurs graves répercussions sur l’environnement. Mais l’idée n’a jamais été abandonnée. Au contraire, les projets plus récents sont également nettement plus faisables. C’est que les États-Unis ont de plus en plus soif de l’eau canadienne.
Prévision de temps sec aux États-Unis…
Chez nos voisins du sud, la surconsommation de l’eau – les Américains en sont les plus gros consommateurs du monde – et les migrations internes vers les États ensoleillés, comme le Navada, la Californie ou l’Arizona, où la population explose depuis les années 1970, mettent une formidable pression sur les ressources hydriques, qu’on surexploite au point de les mettre en danger. Le réchauffement climatique aidant, le lac Owen, qui dessert Los Angeles, a aujourd’hui presque disparu. La nappe phréatique Ogallala, qui arrose huit États, du Nebraska au Texas, devrait en faire de même d’ici 25 ans.
C’est en Californie que Sun Belt Water voulait exporter l’eau de la Colombie- Britannique. Dans cette province, peut-on lire sur le site Internet de l’entreprise, qui y défend sa cause, « les précipitations annuelles atteignent en moyenne (..) plus de 25 pieds chaque année », soit 750 cm. Un chiffre largement exagéré – puisque la partie la plus arrosée de la province, une mince bande côtière, reçoit un maximum de 300 cm de précipitations par an – mais qui correspond parfaitement à la vision erronée que l’on a de chaque côté de la frontière des ressources hydriques du Canada.
…comme au Canada
Le Canada n’est en effet pas l’eldorado bleu que l’on croit. Dans une chronique parue dans le magazine Innovation Canada en 2006, David Schindler, professeur en sciences biologiques à l’Université de l’Alberta, s’insurge ainsi contre le « mythe » de l’abondance des eaux canadiennes. Le pays possède certes 20 % des ressources d’eau douce de la planète, explique-t-il, mais à toutes fins pratiques, seule la quantité qui peut en être prélevée de façon durable doit être comptabilisée. En laissant donc de côté les grands lacs, « qui prendraient plus de 100 ans à se remplir si on les vidait », les nappes phréatiques non renouvelables et l’eau provenant des glaciers, le Canada ne possède que 7 % des réserves mondiales d’eau douce, soit à peu près la même proportion que les États-Unis (à 6,5 %). De plus, la plupart de cette eau s’écoule vers les régions nordiques, « loin de la bande de 300 km où résident la plupart des 30 millions de Canadiens ». À cela s’ajoute le fait que si l’ouest américain est à sec, l’ouest canadien n’est guère mieux loti.
Le Canada ne possède que 7 % des réserves mondiales d’eau douce, soit à peu près la même proportion que les États-Unis.
Les Prairies commencent en effet à s’assécher. Le sud-est de l’Alberta, le sud de la Saskatchewan et le sud-ouest du Manitoba, qui regroupent la majorité des habitants de ces trois provinces, est une région dont l’histoire est ponctuée d’épisodes tragiques de sécheresse. Pour une bonne raison : son climat est semi-aride. Elle ne reçoit qu’entre 30 et 40 cm d’eau par an, surtout sous forme de neige, une misère par rapport au Québec, arrosé chaque année à hauteur de 80 à 120 cm. Cette région porte le nom de triangle de Palliser, en hommage au géographe qui l’a explorée, cartographiée et déclarée inhabitable au milieu du 19e siècle. Elle vaut aussi au Canada sa désignation par les Nations Unies de pays affecté par la désertification. Or, le triangle abrite 60 % des terres agricoles canadiennes. Elles sont cultivées à grands coups de subventions, sans lesquelles la sécheresse en aurait eu raison depuis longtemps. Des subventions qui risquent de devenir de plus en plus nécessaires sous le double effet du réchauffement climatique et de l’explosion démographique de l’Alberta.
Mais même si le Canada ne peut soutenir d’exportations massives de son eau, il pourrait avoir déjà renoncé à sa souveraineté dans ce domaine.
Sur la corde raide
Le pays a pourtant déjà entrepris d’interdire ces exportations, à la suite de l’annulation du permis d’exportation que l’Ontario avait accordé à Nova Group, en 1991. « Mais lorsque les cadres d’Environnement Canada et du ministère des Affaires étrangères se sont réunis pour discuter de la façon de procéder, des avocats spécialisés en droit commercial et des experts en politique commerciale leur ont appris, à leur grand étonnement, qu’il était impossible d’adapter [à cette fin] la Loi sur la préservation de l’eau au Canada », explique Frank Quinn, géographe spécialiste des questions de l’eau [1]. Cela revenait en effet à de la discrimination commerciale, pratique interdite par le droit international. Le gouvernement fédéral a contourné cet obstacle en adoptant une approche géographique : puisque la règle du droit international ne s’appliquait qu’aux entraves commerciales entre nations, le Canada a interdit le transfert massif d’eau douce d’un bassin versant à un autre. Mais la signature, en 1993, de l’Accord de libreéchange nord-américain (ALENA) a totalement changé la donne.
En effet, l’eau est exclue de l’ALENA « à moins d’être vendue dans le commerce et de devenir ainsi une marchandise ou un produit ». Concrètement, cela signifie que les gouvernements nationaux ont le droit d’interdire l’exportation massive de l’eau tant que celle-ci n’a jamais été vendue de cette façon. Sauf que la gestion de l’eau, aux États-Unis comme au Canada, ne revient pas aux gouvernements nationaux, mais aux États ou aux provinces. Puisque rien ne peut empêcher celles-ci de la vendre, la première province canadienne qui vendra son eau en vrac ouvrira ainsi le marché. Ce n’est peut-être qu’une question de temps..
l’Organe magazine, Montréal