Une longue prise de conscience
Les répercussions environnementales des conflits armés ne datent pas d’hier. On attribut par exemple une part de responsabilité de la déforestation des forêts européennes à la construction de navires de guerre. Déjà, 500 ans avant notre ère, les Scythes avaient brûlé les terres et pollué l’eau potable afin de ralentir l’avancé des Perses. Ces dommages restaient néanmoins circonscrits dans un espace relativement restreint. Les impacts des conflits ont toutefois décuplés depuis l’ère industrielle.
La Première Guerre mondiale en fut la première démonstration. L’entrée en scène de nouvelles armes et de nouveaux moyens de transport ainsi que l’ampleur territoriale que prit le conflit causa des torts encore perceptibles sur l’environnement. Par exemple, on retrouve encore épisodiquement des obus non explosés datant de la guerre de 1914-1918. En plus de constituer un problème de stockage, les produits chimiques servant de détonateur aux obus se sont régulièrement écoulés en raison de l’oxydation, contaminant ainsi les sols, les nappes phréatiques et les cours d’eau. Le problème se répétera dès lors, à tous les conflits qui suivront.
On verra au cours de la Seconde Guerre mondiale les dommages fait à l’environnement accroître de manière spectaculaire. L’utilisation des mines atteint des proportions jusqu’alors inconcevable. Le désert de Lybie, aujourd’hui encore, est au prise avec un nombre considérable de ces mines. Plus importante encore, la première utilisation de l’arme nucléaire sur le Japon marque un tournant dans l’histoire des répercussions écologiques de la guerre. Pour David Guillard, doctorant de la faculté de Droit, des sciences économiques et de gestion de l’Université de Rouen et auteur d’une thèse parue en 2005 intitulée : Les armes de guerre et l’environnement naturel :essai d’étude juridique, le second bombardement sur Nagasaki constitue « le plus grand acte de terrorisme écologique de l’histoire » car celui-ci, en plus de créer des torts irréparables à l’environnement, n’avait pour objectif que de « prouver la puissance américaine aux yeux du monde ».
Même si elle fut le théâtre d’une destruction massive de l’environnement, la Seconde Guerre n’a pas suscité dans l’opinion publique ou le discours politique une prise de conscience des effets dévastateurs de la guerre sur l’environnement.
Aucune de ces actions ne sera punie. La convention de Genève, née à la suite du conflit et qui devait encadrer la responsabilité des crimes contre l’humanité et contre la paix, se fait muette quant à la responsabilité des belligérants sur la destruction de l’environnement. La défoliation de la forêt vietnamienne par l’armée américaine au tournant des années soixante éveille l’opinion publique sur la question, mais c’est la guerre du Golf au début des années 90 qui en fit une véritable préoccupation internationale.
Déjà en 1986, la convention de Genève inclut un article stipulant que la détérioration volontaire de l’environnement lors d’un conflit constituait un crime de guerre. L’article demeure cependant difficile à appliquer surtout quand vient le moment de déterminer la nature intentionnelle de la destruction environnementale.
Un cercle vicieux
Les impacts ne résultent pas seulement de l’utilisation des armes ou de situations de combat, mais sont attribuables également au chaos général créé par une situation de conflit. Comme le soulignait Achim Steiner, directeur exécutif, du Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), lors de la plus récente Journée Internationale pour la prévention de l’exploitation de l’environnement en temps de guerre et de conflit armé (JIPEGC) le 6 novembre dernier, l’attention doit également se tourné sur les impacts à très long terme qu’ont les perturbations sociales liée aux conflits. Les déplacements de population par exemple, en plus des souffrances qu’ils impliquent aux réfugiés eux-mêmes, exercent de grande pression sur les écosystèmes, souvent très fragile. Il devient alors très difficile de déterminer un responsable et d’entreprendre des procédures juridiques.
En 1999, la première évaluation environnementale post-conflit est entreprise dans les Balkans. L’équipe dépêchée par le PNUE y constate l’ampleur des dégâts causée par près de dix ans de conflits. Les raffineries de pétrole et les usines sont dans un état de décrépitude et menace de déverser plus de 60 agents chimiques, dont du mercure, dans les eaux du Danube. Le constat amène la communauté internationale à identifier pour la toute première fois la réparation des dommages environnementaux dans l’agenda de l’aide humanitaire post-conflit.
Depuis, le PNUE a entrepris des évaluations dans une vingtaine de zones de conflits et rend compte de la complexité des impacts. Souvent les conflits persistent depuis plusieurs années et la pression qu’ils exercent sur les écosystèmes est accentuée par la défaillance des infrastructures et les problèmes de gestion environnementale des pays en guerre.
En Irak par exemple la succession des conflits depuis les années quatrevingt, en plus des sanctions internationales, de la mauvaise gestion gouvernementale ainsi que la destruction de nombreux sites militaires ont provoqué la propagation de nombreux éléments polluants dans l’environnement. Ces dommages sont souvent difficiles à réparer et ont des répercussions à long terme. Selon le rapport du PNUE, les seuls feux des puits de pétrole ont libéré 130 millions de tonnes de carbone en plus de provoquer des fuites dans les nappes souterraines qui, 10 ans plus tard, contaminaient encore 30 % des ressources d’eau du Koweït. L’association humanitaire Care souligne que l’on comptait trente fois plus de cas de dysenterie amibienne, directement relié à la qualité de l’eau, dix ans après la première guerre du Golf qu’à ses débuts.
Les impacts sont variés, mais toujours interreliés. La dégradation environnementale fait parti du cercle vicieux de la guerre. Pour Klaus Toepfer, ancien directeur général du PNUE, il faut absolument tenir compte des coût environnementaux dans les effort de maintient de la paix. La dégradation environnementale n’est pas seulement une conséquence des conflits, mais également un élément qui peut les nourrir. « La sécurité écologique ne doit plus être considérée comme un luxe, mais comme un élément indissociable d’une politique de paix durable. » affirmait-il au Figaro lors de l’inauguration de la première Journée Internationale pour la prévention de l’exploitation de l’environnement en temps de guerre et de conflit en 2002. À la fois conséquence et causes des conflits, la dégradation environnementale devra faire l’objet d’une attention particulière dans la prévention des conflits armés. Et pourquoi pas des Casques Verts ?
Certains comme Pekka Haavisto, président des projets du PNUE sur l’Afghanistan, sur les Territoires palestiniens occupés, sur l’uranium appauvri et sur l’Irak, propose la création d’un corps spécial international voué à la limitation des dégâts environnementaux pendant et après les conflits. Dans un article publié dans la publication Notre Planète de l’ONU, il affirme que loin d’être utopique, la réalisation d’un tel projet ne dépendrait selon lui que « de la volonté politique et de la mise en place des capacités techniques. »
l’Organe magazine, Montréal