Accueil du site > Contenu > Archives > 2009 > Volume 6 > 2012 > La langue de chez nous

La langue de chez nous

101 mots à sauver du français d’Amérique : une petite bombe lexicale dans un monde de snobisme langagier

samedi 18 avril 2009, par Sophie Ginoux

En 2012, le Québec parlera-t-il majoritairement français ? Les derniers chiffres de Statistiques Québec relatifs à la ville de Montréal sont alarmistes à ce sujet. « Et ce que les Québécois font déjà comme fautes de langue, c’est incroyable ! », ajoutent les francophones d’autres horizons qui se font souvent un devoir de corriger anglicismes et néologismes de leurs cousins du Grand Nord. S’ils savaient cependant que la langue qu’ils critiquent est bien plus pure et dynamique que la leur, feraient-ils autant les fanfarons ? Voici un sujet à quoi s’est attaqué l’auteur Hubert Mansion tout au long d’un ouvrage aussi éclairant qu’explosif. Alors, puristes et gardiens de la vérité langagière, gare à vous !

En 2012, le Québec parlera-t-il majoritairement français ? Les derniers chiffres de Statistiques Québec relatifs à la ville de Montréal sont alarmistes à ce sujet. « Et ce que les Québécois font déjà comme fautes de langue, c’est incroyable ! », ajoutent les francophones d’autres horizons qui se font souvent un devoir de corriger anglicismes et néologismes de leurs cousins du Grand Nord. S’ils savaient cependant que la langue qu’ils critiquent est bien plus pure et dynamique que la leur, feraientils autant les fanfarons ? Voici un sujet à quoi s’est attaqué l’auteur Hubert Mansion tout au long d’un ouvrage aussi éclairant qu’explosif. Alors, puristes et gardiens de la vérité langagière, gare à vous !

Hubert Mansion, originaire de la « vieille Europe », s’exprime dans un français châtié et, jusqu’à tout récemment, considérait lui aussi la parlure québécoise comme un reliquat d’un autre temps ou comme la transformation « à la française » de termes typiquement anglais. Il a même abordé cette question de manière humoristique dans son livre Guide de survie des Européens à Montréal, qui a reçu beaucoup de succès des deux côtés de l’Atlantique.

Toutes les certitudes de l’auteur ont volé en éclat un jour, perdu sur les routes du Québec en compagnie de sa petite amie Rachel, originaire de Chibougamau : « En s’adressant à une personne pour nous guider, raconte l’auteur, Rachel a demandé : « Est-ce que ce chemin est allable ?  » Alors, je l’ai immédiatement corrigée  : « Rachel, on ne dit pas « allable ». On dit « praticable », « carrossable », mais « allable » est un mot qui n’existe pas. » Et j’ai profité d’un moment d’inattention de sa part pour noter « vérifier allable » sur un bout de facture d’Hydro-Québec. Évidemment, je suis allé par la suite chercher ce mot, que je n’ai pas trouvé dans les dictionnaires usuels, mais bel et bien dans un vieux livre de la Bibliothèque nationale… Et j’ai alors appris qu’il avait été français pendant plus de six siècles ! Qui plus est, en tirant sur ce mot, j’en ai découvert plein d’autres. Si bien que je me suis dit : « Faisons table rase de tout ce qu’on nous raconte au sujet des anglicismes ou du fait que les Québécois parlent mal, il faut que j’examine cette question de manière plus approfondie. » C’est ainsi que j’ai découvert que les Québécois parlent en fait un français très pur. »

« Breuvage », un mot français ? C’est un scandale !

Comme quoi une simple ballade peut réserver bien des surprises. Beaucoup d’étrangers, d’universitaires et d’auteurs connus de la langue française doivent frémir en entendant cet auteur avancer que ce qu’ils corrigent impitoyablement depuis si longtemps est peut-être totalement faussé. Hubert Mansion s’explique : « Il faut comprendre que contrairement à ce qu’on a toujours dit, la langue française n’est pas née dans la région parisienne, mais dans l’ouest de la France, puisque la petite cour française qui habitait sur place l’a emmenée avec elle quand elle s’est déplacée à Paris. Et beaucoup de ces mots ont été par la suite repris par les Anglais. Je dirais même qu’il y a bien plus de mots anglais qui proviennent du français que l’inverse. Donc, on pense que bien des mots qu’on utilise au Québec sont des anglicismes, car ils se rapprochent d’un mot anglais existant, mais en réalité il n’en est rien. Par exemple, le mot « breuvage », qui semble être une déclinaison de beverage, est en fait à l’origine de ce terme. Mieux encore, ce mot, qui désigne une boisson non alcoolisée ici, a perdu son véritable sens en France, où on l’utilise à toutes les sauces. Il est donc important de connaître l’histoire d’un mot avant de le critiquer. Et c’est ce que je reproche justement à beaucoup de Français, de Belges et de puristes de tous crins. Ils ont des idées absolument toutes faites sur la langue française, mais ils n’en connaissent pas l’histoire véritable. »

La langue du Québec : un exemple de conservation et de modernisme

Ils seront effectivement surpris d’apprendre que le mot « abrier » (couvrir quelqu’un pour le tenir chaud), qui n’a aucun synonyme en français, existe depuis mille ans, mais n’a été introduit dans le Larousse que depuis deux ans. Que les termes « batcher », « canceller » et « barguigner » sont parfaitement français. Que « caucus » et « tabagie » viennent des Amérindiens. Et mieux encore, qu’il n’existe aucun équivalent français aux mots « frencher » et « refill ». Hubert Mansion défend d’ailleurs âprement une position d’ouverture de la langue : « Ce que j’aime beaucoup de la langue du Québec, c’est qu’elle a à la fois conservé de très vieux mots, mais qu’elle est en même temps capable d’en créer de nouveaux. Elle sait donc concilier la modernité et l’ancienneté. Et il y a quand même quelque chose du français que je trouve très malheureux, c’est que le plus grand événement de la langue française, ce soit une dictée. Alors, que ça n’a aucun sens ! Pourquoi la langue française est-elle toujours celle de la règle ? Comme si le français devait par essence être ennuyeux et arbitraire ! »

Voici un beau pied de nez à une tradition souvent empesée et snob. Et nous ne pouvons que constater que la vérité n’est pas toujours là où on cherche. Comme le dit finalement Hubert Mansion, « l’étymologie du mot « étymologie » signifie la science du vrai. Pourtant, on se rend compte que c’est très confus, en vérité. »

101 mots à sauver
d’Hubert Mansion
Éditions Michel Brûlé
| | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0