La récente mort du disque compact n’a rien de surprenant pour les experts. « En 2006, j’ai constaté à quel point la mort du CD était imminente », estime l’expert en technologies chez la boutique Techno Québec, Jean-René D’Amours. Il explique que les « vrais clairvoyants » ont vu en le lancement de la boutique iTunes, en 2003, le début de la fin du CD. « Je savais que le CD était avancé dans son cycle de vie, mais j’ignorais qu’il était déjà octogénaire. »
iTunes, le prédécesseur de l’actuel iStore, n’offrait à ses débuts que les téléchargements musicaux, avant de se lancer dans la vente de vidéos et de jeux. iTunes, de concert avec son confrère le iPod, ont rapidement conquis l’industrie musicale. En 2008, iTunes est devenu le premier commerce virtuel à surpasser les ventes en boutiques.
Les experts s’entendent toutefois que c’est au tournant de la décennie que l’arrêt de mort du disque plastique de 12 centimètres a été signé. Le point culminant est survenu lorsque le commerçant numéro un de disques en Amérique du Nord, Wal-Mart, a annoncé son intention de mettre un terme à ses ventes de disques dans toutes ses franchises.
Wal-Mart représentait alors 23 pour cent du marché nord-américain. Alors qu’elle subissait les contrecoups de la crise économique mondiale, l’entreprise a transformé ses pratiques de ventes.
C’est dans ce contexte que Wal-Mart a troqué les rayons de disques pour les appareils U-Beat, devenus omniprésents, et grâce auxquels les amateurs de musique ont accès à quelque 500 millions de chansons au prix de 0,99 $ chacune, soit 0,20 $ de moins que les chansons vendues sur iTunes.
Cet échange a entraîné la chute de la vente de disques de près de 40 pour cent. Parallèlement, les ventes par téléchargement ont grimpé de 110 pour cent. Quand Wal-Mart ferme son comptoir de disques physiques, c’est dire aux consommateurs moyens que le « CD est mort, voici où on en est maintenant », poursuit Jean-René D’Amours.
C’est au cours de l’année 2010 que les plus grandes maisons de disques mondiales avaient annoncé la fin de la production de disques compacts commerciaux.
Ce n’est cependant pas tous les amateurs qui se disent prêts à enterrer et faire le deuil du disque. Avec la disparition du disque vinyle, bien des mélomanes ont hésité à abandonner leur collection. Pour le CD, bien des nostalgiques se refusent toujours à numériser leurs collections.
« C’est certain qu’on a créé des types de fichiers au fil des ans qui ont su reproduire une qualité sonore que certains affirment être identique à celle d’un CD. C’est faux », affirme la fondatrice du Club CD à jamais, Anik Duroseau, dont la mission du club est non seulement la survie du disque mais l’espérance de revivre l’époque glorieuse du CD.
« Lorsqu’on écoutait la mu- . sique à partir d’un véritable support physique, des artistes visuels avaient la tâche de créer des œuvres intéressantes pour les coffrets de disque. C’était deux œuvres pour le prix d’une »
En plus de l’aspect de la qualité sonore, des groupes tel que le Club CD à jamais accusent l’industrie musicale de rendre la musique invisible. « Ça ressemble à quoi, la musique, aujourd’hui ? demande Anik Duroseau. Rien, sauf de l’air, peutêtre. » La fondatrice soutient qu’à l’époque des disques et des cassettes, toute création musicale était soutenue par une représentation physique artistique alors qu’aujourd’hui, la vente d’œuvres musicales se fait « dans le néant ».
« Lorsqu’on écoutait la musique à partir d’un véritable support physique, des artistes visuels avaient la tâche de créer des œuvres intéressantes pour les coffrets de disque, poursuit Anik Duroseau. C’était deux œuvres pour le prix d’une », déplorant le peu de place accordée à la représentation visuelle de l’œuvre.
Le disque compact bénéficie toutefois d’un allié imprévu dans sa course à sa survie : l’automobile. Ce ne fut pas le cas pour le disque vinyle. La forme et le fonctionnement du disque vinyle le rendaient alors inutile loin de toute prise de courant et de stabilité, l’aiguille étant trop légère. Certains chauffeurs aguerris se rappelleront des lecteurs-cassettes en voiture. Il y a un peu plus de dix ans, le modèle de l’année en était encore muni alors que les ventes de CD dépassaient de loin celles des cassettes.
Une part importante des automobilistes ont adopté l’écoute du numérique depuis longtemps, mais les géants de l’automobile n’ont pas encore entamé l’élimination des lecteurs CD dans les véhicules en 2012.
« La démocratisation des fichiers numériques a eu bien des effets sur la façon dont on fait affaire », explique le porte-parole de l’Association musicale du Québec, Jean-Guy Huot. « Nos artistes ne vendent plus leur marchandise sur place après les spectacles. Si les consommateurs aiment la chanson jouée en spectacle, ils la téléchargent instantanément sur leur appareil portable. »
Une fois téléchargé, le consommateur possède aujourd’hui un fichier qui peut voyager « rapidement et facilement », estime Jean-Guy Huot. « Lorsqu’un consommateur entend pour la première fois une chanson délirante, il n’est pas rare qu’il en fera part à son ami qui, lui, peut être à l’autre bout du monde. »
Selon une étude récente menée par l’Université de New York, ce partage de musique illustre la mondialisation du commerce de la musique. Des chercheurs de l’Université ont tracé un lien de cause à effet entre le partage musical et le l’intérêt accru pour les instruments non traditionnels en Amérique, tels le balafon, l’ektara et le mélodéon. « Les progrès technologiques donnent lieu à un échange culturel international et ces instruments sont par conséquent rajeunis », peut-on lire dans l’étude.
« On remarque que la musique numérique a une espérance de vie moindre que celle sur disque, affirme Jean-Guy Huot. On a tendance à télécharger une chanson ou deux et de l’écouter en boucle, ce qu’on faisait autrefois avec un album de douze chansons. »
Ce phénomène, explique-t-il, donne lieu à la vente d’une plus petite part de la discographie d’un artiste. « Pour gagner sa vie dans ce métier, il faut idéalement lancer deux albums complets par année, minimum… sauf si on est Céline Dion ou U2 », termine Jean-Guy Huot.
Styles musicaux, comportement du consommateur, mondialisation… il va sans dire que la mort du disque compact a secoué l’industrie musicale, de la composition à la vente d’une chanson.
Certains experts prétendent qu’il y a de quoi sourire et qu’il s’agira de la renaissance musicale du 21e siècle. D’autres, pour leur part, voient en la mort du CD, le meurtre de l’industrie musicale telle qu’on la connaît en 2012.
l’Organe magazine, Montréal