Les partisans de l’abstinence disent gagner du terrain depuis le début les années 1990. Pour ceux-ci, la pureté corporelle chez les jeunes favorise une meilleure santé physique et émotionnelle, et maximise leurs chances de vivre un amour pur. Cependant, il est loin d’y avoir consensus sur les bienfaits de leur vision. Chez d’autres intervenants, l’éducation sexuelle et la contraception restent l’approche la plus efficace auprès des jeunes.
Ardent défenseur de l’abstinence, Micheal Long s’implique auprès des adolescents depuis 25 ans, un travail qui lui a permis de sensibiliser des millions de jeunes américains. L’abstinence est, selon lui, l’alternative la plus à même de freiner les maladies transmises sexuellement (MTS) et de sauver « des millions et des millions de cœurs brisés. »
« Mes plus grands partisans sont les adolescents eux-mêmes », affirme Long. « Ils ne me regardent pas comme si j’étais n’importe quel vieux qui leur dicte quoi faire. » Il n’est pas le seul à vanter les gains de son option au cours des dernières années. Au Texas, l’organisation Worth the Wait (littéralement, Ça vaut la peine d’attendre) cherche à promouvoir l’abstinence. L’organisation sensibilise plus de 17 000 étudiants par année. « Vous seriez surpris de constater à quel point les étudiants sont réceptifs à notre programme », assure la directrice exécutive de l’organisation, Amy Christie.
Selon la sexologue française Isabelle Chaffai, prôner l’abstinence pourrait provoquer les résultats contraires. Pour l’experte, il vaut mieux enseigner la sexualité « en donnant des informations » plutôt qu’en essayant de jouer sur la peur. « Chez les jeunes, la peur suscite le désir », avertit-elle. Chaffai ne veut toutefois pas être méprise : les jeunes doivent être respectueux de leur corps et ne pas se pré- cipiter pour avoir des relations sexuelles. Il faut « qu’ils le fassent quand ils ressentent profondément du désir pour la personne », explique-t-elle.
De son côté, Michael Long reçoit souvent les mêmes reproches de la part de ses adversaires. « Les gens qui nous critiquent disent que nous sommes des fanatiques religieux de l’extrême droite qui essaient d’imposer leurs valeurs. » Au-delà des considérations religieuses, croit Long, l’abstinence pré-maritale est le chemin à suivre car « le mariage est basé sur un acte d’amour et non pas sur un acte d’égoïsme ». Il déplore que la culture d’aujourd’hui ne soit pas suffisamment axée sur « l’autodiscipline ». Les jeunes ont besoin de limites, renchérit Amy Christie.
Pour Isabelle Chaffai, une abstinence trop stricte « fait abstraction du physiologique ». Il y a une distinction à faire entre deux types d’abstinence. Il y a l’abstinence personnelle qui bannit même la masturbation génitale. Puis il y a l’abstinence relationnelle où une personne doit se priver de relations sexuelles. L’important, dit Chaffai, est qu’il « ne faut pas toucher à ce que le corps, lui, a de besoin et désire. » L’être humain ressent plusieurs désirs, dont un « désir de décharge » auquel il doit répondre « pour soulager une tension ». S’il ignore ses désirs, l’individu les comblera avec des substances illicites, la nourriture ou la colère. Par exemple, si le corps ne peut se décharger sexuellement, il pourrait essayer de se décharger émotionnellement, sous la forme de colère ou de pleurs.
« L’abstinence pré-maritale est le chemin à suivre car le mariage est basé sur un acte d’amour et non pas sur un acte d’égoïsme. La culture d’aujourd’hui n’est pas suffisamment axée sur l’autodiscipline. »
Quand l’autodiscipline est poussée à son extrême et que même les débordements émotionnels sont contrôlés, les personnes peuvent acquérir la « capacité de se dissocier de leurs sens. » C’est le chemin vers la dépression, prévient la sexologue.
Michael Long admet que la bataille politique en faveur de l’abstinence est longue et ardue. Il dit que les industries d’aujourd’hui barrent souvent la route à son projet. Il reproche à celles-ci de faire des profits au détriment de la santé physique et psychologique des adolescents. « Le sexe fait rouler plusieurs industries », insiste-il en nommant au passage les fabricants de préservatifs, « l’abstinence vient nuire à ces industries ». La vétéran reconnaît que la culture moderne est favorable aux libertés sexuelles, mais il critique l’industrie pour contribuer à façonner cette image. « Tout est à propos de l’argent. Le sexe vend. Plusieurs jeunes finissent par se laisser convaincre », avance-t-il, « ce que nous disons aux jeunes, c’est qu’ils sont trop intelligents et trop futés pour croire aux mensonges » de ces industries.
Long estime que l’abstinence demeure le meilleur refuge contre les mensonges afin de protéger à la fois les adolescents et protéger ce qu’il appelle « le vrai amour ». « Un jour », précise-t-il, « tu vas rencontrer quelqu’un qui se préoccupe de toi encore plus qu’il ne se préoccupe de lui-même. C’est ça, le vrai amour. » L’éducateur en abstinence juge que l’une des principales aspirations des jeunes est aussi de former une famille. Selon lui, le succès de l’amour, tout comme celui de la famille, passe par l’institution du mariage et le report des relations sexuelles jusqu’à ce moment. Long soutient aussi que les jeunes qui ont eu des relations avec plusieurs partenaires s’exposent à un « traumatisme émotionnelle ». « Il y a plus que la chose physique dans le sexe », dit-il. Ceux qui croient le contraire « sont loin de la vérité ».
Isabelle Chaffai convient aussi que le sexe ne se réduit pas purement à la dimension physique. Le désir sexuel n’agit pas seul sur le comportement d’une personne. Le désir amoureux, le désir de tendresse et le désir d’enfant chez la femme, sont tous d’autres forces qui exercent un influence similaire. La plupart de ces désirs s’expriment dans l’acte sexuel même, une expression que l’abstinence ignore. Ainsi, le « désir amoureux peut emmener à un désir de pénétration », explique-t-elle, « rien ne passe par la conscience qui ne passe par les sens ». En d’autres mots, ce sont les sensations corporelles qui permettent de nous connecter à nos émotions.
Le débat sur l’héritage de la révolution sexuelle est sans fin. Dans un camp, la libération des mœurs est acclamée. Dans l’autre, on dénonce une régression sociale qu’il faut s’efforcer de renverser par l’abstinence. Ces deux camps témoignent du paradoxe d’aujourd’hui. Alors que certains experts croient que la culture moderne est très sexualisée, les militants en faveur de l’abstinence marquent toujours des points.
l’Organe magazine, Montréal