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Des puristes de la langue... des signes

Débats identitaires chez les sourds québécois

lundi 7 juin 2010, par Julien Faille-Lefrançois

Les sourds québécois se regroupent pour faire entendre leurs voix et améliorer leur condition. Cependant, plutôt que d’avancer en concert dans la même direction, ces sourds sont divisés en deux groupes distincts, selon des courants de pensée opposés. D’un côté, certains prônent une reconnaissance de leur déficience et souhaitent une meilleure intégration à la société. De l’autre, on soutient être différent, et on n’hésite pas à se dissocier de la masse pour clamer fièrement son identité.

Contrairement à la pensée populaire, les sourds ne partagent pas une langue universelle des signes. Au Québec, cinq moyens de communication distincts sont utilisés. La directrice générale du Centre de déficience auditive du Québec, Monique Therrien, explique que les sourds peuvent d’abord être catégorisés en deux groupes : les oralistes, qui s’expriment par la parole et qui savent lire sur les lèvres, et les gestuels, qui communiquent grâce à une langue des signes. La langue des signes québécoise (LSQ) fait de plus en plus la norme parmi les sourds gestuels. Plus qu’un simple moyen de communication, la LSQ soulève les passions chez la communauté sourde, parmi laquelle plusieurs individus politisés défendent fièrement la « cause gestuelle » et se battent même pour une reconnaissance linguistique.

Les sourds gestuels forment le groupe qui éprouve davantage de difficultés à l’école et sur le marché du travail. Leurs problèmes pourraient être en partie la faute du service d’interprétariat québécois, considéré comme étant sous-financé, mal réglementé et désorganisé. Les jeunes sourds peinent particulièrement dans leur apprentissage du français en raison du manque de familiarité avec la langue. Leur langue maternelle, celle des signes, a une structure et des règles qui lui sont propres. « La LSQ, c’est complètement à part du français », explique la technicienne interprète en milieu scolaire, Marianne St-Pierre.

Afin de remédier à ces difficultés, les sourds ora- listes optent davantage pour le langage parlé complété (LPC), un moyen de communication entièrement basé sur le français conventionnel. « La LPC n’est pas une langue », précise St-Pierre. C’est plutôt un système de codes visuels facilitant la lecture des lèvres. Autrement dit, « c’est du français. Tu colles les sons du français. » Les cas de surdité les plus sévères sont plus enclins à utiliser la langue des signes, mais il n’est pas impossible pour eux de devenir oralistes. Un sourd de naissance peut apprendre à parler, « mais c’est souvent long et ardu », avertit Monique Therrien.

Une langue, une culture, donc une communauté

« Les sourds ont une façon différente de voir le monde parce qu’ils le voient à l’aide de leurs yeux. [...] donc leur humour est différent, leur théâtre est différent, leur peinture est différente. » Et même leur musique. Étonnamment, les sourds sont de grands amateurs de tamtams. Ils en jouent et aiment danser sur leur rythme qu’ils reconnaîtront aux vibrations qu’ils perçoivent. Les sourds se démarquent donc non seulement par leur langue, mais aussi par leur culture, bien distincte de celle des entendants. De leur différence vient leur désir de se rassembler et de former une communauté.

Même au sein de leur propre famille, souligne Therrien, un sourd peut souffrir d’isolement. Elle donne l’exemple des réunions familiales pour la fête de Noël, où les sourds gestuels peuvent être mal à l’aise. « Tout le monde lui dit : “Bonjour, comment ça va ?” Puis, après ça , ils ne savent plus quoi dire, ils ne savent plus comment le dire. Ça s’arrête là. Alors, les sourds, plutôt que d’aller à Noël en famille, aiment bien mieux aller au Centre des loisirs. Là, ils ont du fun. Ils jasent, ils rencontrent des amis ».

Ce sont « deux mondes différents ». Pour cette raison, les projets qui permettent aux sourds de se regrouper et de communiquer sans entrave reçoivent souvent un accueil favorable des sourds gestuels, comme la création d’écoles et d’immeubles à logement destinés aux sourds. Mais encore là, deux visions s’opposent. « Certains appellent cette vision un ghetto, d’autres une communauté. »

Des technologies pour mieux entendre... En veut-on ?

Pour réussir à mieux s’intégrer, certains sourds se tournent vers la technologie des appareils auditifs, une solution qui comble tant bien que mal leurs attentes. Une nouvelle option paraît un peu plus prometteuse et digne de science-fiction. Il est maintenant possible pour les sourds d’avoir recours à l’implantation de leur cochlée afin de leur permettre de mieux entendre. « L’implant cochléaire, c’est une prothèse auditive haute-gamme », résume Therrien. « Dans l’oreille, on va mettre des petits fils dans la cochlée. »

Malgré l’aide qu’il apporte, l’implant cochléaire n’est pas une solution acclamée par l’unanimité. « La communauté sourde refuse l’implant cochléaire parce que, comme ils ne sont pas handicapés, ça, c’est de dénaturer et d’attaquer l’intégrité de la personne ».

La question de l’implant est si brûlante chez les sourds, que Therrien se souvient avoir déjà vu un homme sourd gestuel s’être fait rejeté par la communauté sourde en raison de son implant. « Se faire implanter, c’est souvent perçu comme renier son identité de sourd ».

Par ailleurs, les promesses de l’implant cochléaire font quelques déçus selon Marianne St-Pierre. Parmi ceux qui l’ont essayé, l’opinion est partagée, « Il y en a qui voient ça comme un miracle. Pour d’autres, ça peut ne pas fonctionner du tout. [...] Toutes les personnes implantées que je connais ont encore besoin d’un interprète. », poursuit la technicienne.

Opter pour un compromis

Entre s’intégrer à la société et former une com- munauté, entre les oralistes et les gestuels, le positionnement dans un camp ou dans l’autre reste une chose difficile à faire pour une personne sourde. « Qu’est-ce qui est mieux ? Qu’est-ce qui n’est pas mieux ? Ça dépend de tes capacités. Ça dépend de ton intérêt. Ça dépend de tes parents. [...] Ça dépend de plein de trucs. »

Pour l’instant, la solution à cette impasse qui bénéficie du plus grand appui est l’enseignement bilingue et biculturel aux futures générations de sourds. Les prochaines générations pourront acquérir un français de qualité tout en gardant la LSQ comme moyen d’expression. Elles pourront aussi développer leur culture, mais devront à la fois continuer à côtoyer celle des entendants. Un projet de grande envergure qui reste encore à concrétiser.

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