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En marge !

mercredi 9 juin 2010, par Sophie Ginoux

On se dit souvent que notre société a tendance à uniformiser tous ceux qui la composent. Globalisation, mondialisation, village planétaire ; mais aussi McDonald, Coke ou Nike. Voilà pourquoi cette chronique va sortir de ses sentiers battus et nous montrer d’autres horizons, fictifs ou non.

Les nations obscures, de Vijay Prashad ; Éditions Écosociété, 20 janvier 2009 (360 pages)

Alors que tous les yeux se tournent en ce moment vers Haïti, un pays dévasté par les désastres naturels, mais souffrant aussi en tout temps de la faim et de la soif, voici un livre qui s’intéresse au tiers-monde, dont nous ne connais- sons d’ordinaire que les vicissitudes économiques et politiques. Car le tiers-monde ne se résume pas au manque d’eau potable, de nourriture, d’éducation ou de démocratie. À ses débuts dans les années 1920, cette appellation symbolisait en effet un rêve, le projet d’une vie meilleure après l’émancipation postcoloniale. Une idée qui a par la suite fait du chemin, puisqu’en 1955 est né le mouvement des non-alignés, qui avait pour but de promouvoir la liberté, la fraternité et l’anti-impérialisme. L’histoire nous a ensuite prouvé combien de si beaux idéaux ont pu être mis à mal par des politiciens véreux, une bureaucratie omniprésente, le poids des traditions et les coups du des- tin. Des drames ont ainsi été vécus sur tous les continents, de New Delhi à Buenos Aires, en passant par Singapour et Belgrade. Même si le projet qui les portait a donc été un échec, les pays du tiers-monde ont enfin une histoire. Moins glorieuse et fanfaronne que celle de certains États occidentaux, peut- être, cette histoire est digne d’intérêt et nous permet de comprendre quels ont été leurs parcours et ce qu’ils vivent réellement aujourd’hui. Un excellent livre, très documenté.

Soixante-six, de Michel J. Lévesque ; Éditions Les Intouchables (environ 250 pages par tome)

Dans un répertoire plus joyeux, Michel J. Lévesque, qui s’est déjà démarqué depuis quatre ans avec des séries jeunesse ayant remporté des prix et un franc succès en librairie, a publié à l’automne 2009 une nouvelle saga au nom évocateur de Soixante-six. Oui, ce chiffre vous fait bien sûr immédiatement penser au diable, qui prend ici les traits de deux univers parallèles : une ville « laboratoire » dans laquelle on séquestre 66 adolescents en les manipulant mentalement, et une autre qui voit ses habitants touchés par une maladie qui les transforme en zombies affamés. De jeunes héros découvrent ces deux réalités et commencent à s’y opposer dans ce début de série haletant mêlant le genre du road movie au fantastique. Quant au triangle amoureux qui se révèle au fur et à mesure des pages, il ajoute ce petit rien qui fait en sorte qu’on ne peut plus s’arrêter de lire jusqu’à la dernière page. Très prometteur.

Tuer Vélasquez, de Philippe Girard ; Éditions Glénat Québec, automne 2009 (192 pages)

Dans un format plus petit que la normale, mais avec près de 200 pages, voici le dernier-né de Philippe Girard, que l’on connaît sans doute davantage dans le grand public comme membre fondateur de l’écurie mécanique générale que comme bédéiste. Pourtant, il a déjà remporté plusieurs prix prestigieux un peu partout et a un talent incroyable, comme le prouve ce roman graphique au style affirmé et très original. Inutile de rechercher dans cet ouvrage les couleurs, les fondus et un découpage important. Non, ici, le trait est droit, gras, presque caricatural. Il se présente dans six cases gentiment rangées sur chaque page. On se dirait presque revenus dans certains fanzines des années 1970. Et c’est le cas, après tout, parce que l’histoire que relate Philippe Girard est celle d’un adolescent qui, comme d’autres de sa paroisse, a été abusé sexuellement par un prêtre catholique. Un adolescent qui a depuis grandi, mais n’a jamais oublié et a, quelque part, conjuré le sort en réalisant cet ouvrage. Car il s’agit bien du bédéiste lui-même dans ce livre à la fois dur et tendre, tanguant entre le drame et l’espoir avec une habileté et une sincérité déconcertantes. Une belle réussite.

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