Les occasions se faisaient rares où le Rat de Montréal et le Rat de banlieue trouvaient le temps et la volonté pour un tête-à-tête. Leurs rencontres antérieures s’étaient toutes termi- nées dans la discorde, et, chaque fois, chacun repartait bêtement de son côté. Ils pouvaient difficilement faire autrement, tant la mentalité de l’un différait de celle de l’autre.
Les deux voisins s’efforcèrent tout de même de mettre de côté leur orgueil, et parvinrent un jour à se convaincre qu’il leur fallait repartir à zéro. Ils planifièrent donc un rendez-vous, et, pour une fois, ne se disputèrent même pas sur le lieu de rencontre. Ils empruntèrent chacun une barque, et se rejoignirent au milieu du fleuve Saint-Laurent. La facilité qu’ils eurent à trouver un compromis aurait pu être de bon augure pour la soirée, mais ce ne fut pas le cas.
Le Rat de banlieue était si content d’avoir évité les tracas de la ville qu’il ne put s’empêcher de le dire au Rat de Montréal. Il n’en fallut pas plus pour réveiller les vieux débats.
– Prends le pas mal, mais j’suis pas tenté de perdre deux heures jammé dans le trafic à me faire klaxonner par des enragés, tout ça pour traverser un pont d’un kilomètre. Si c’est ça que ça prend pour venir te voir, j’aime autant m’en passer.
– Ces enragés-là, je te ferai remarquer, viennent comme toi des banlieues. Nous, les Rats de Montréal, c’est le transport en commun qu’on utilise. On n’a pas besoin de polluer la planète avec nos gros 4x4 pour se remonter l’estime de soi.
– Ouais, tu parles d’un choix ! C’est bon tant que t’aimes passer l’hiver à te geler en attendant l’autobus. Après ça, si ça t’écœure pas trop d’être pogné debout pendant le trajet, le nez collé sur le dos d’un gars qui pue la sueur, la ville est vraiment faite pour toi. Pis là, je te parle même pas des fuckés qui te regardent croche, l’air de dire qu’ils veulent t’attaquer.
– Parce que tu vas me dire que le monde des banlieues est plus normal ? Vous passez votre temps à espionner vos voisins. Vous êtes des voyeurs. Mais pour le reste, vous êtes juste plates. Quand le plus gros trip de l’année, c’est d’acheter une nouvelle tondeuse, ça en dit pas mal long sur combien on peut se faire de fun en dehors de l’île.
– Au moins, on s’en fout pas, nous, de nos voisins. Ça arrive même qu’on leur sourie. Vous devriez essayer ça à Montréal !
– Le seul voisin dont on n’a rien à foutre, c’est celui de la banlieue !
Furieux, le Rat de Montréal se leva d’un bond dans sa barque, et tenta d’agripper le cou du Rat de banlieue. L’autre essaya quant à lui de frapper son assaillant avec la rame qu’il avait gardée à portée de main, ayant prévu que les choses dégénéreraient.
Le combat dura le temps que les deux barques chavirent, entraînant les rats dans l’eau du même coup. Peut-être auraient-ils pu tenter de rejoindre la rive, ou de retourner une des barques, mais ces rats ne savaient pas nager.
l’Organe magazine, Montréal